Histoire de l’Irak moderne

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La guerre contre l’Irak a commencé… il y a 80 ans

De Lawrence d’Arabie à Bush et Blair en passant par Churchill, l’histoire de la longue guerre américano-britannique pour le contrôle de l’Irak a débuté dans les années 20.

Richard Becker
08-01-2003

Contenu

  • 1914 1939 Pourquoi et comment débuta l’intervention des Etats-Unis?
  • 1939 1945 Les alliés s’affrontent sur le champ de bataille économique
  • 1945 1989 Le rôle des Etats-Unis devient prédominant
  • 1989 2003 Les graves conséquences de l’effondrement de l’URSS

1914 – 1939

Pourquoi et comment débuta l’intervention des Etats-Unis?

Durant les innombrables heures que les grands médias consacrent à propager les mensonges et tromperies de l’administration Bush, cette question cruciale n’est presque jamais évoquée. Et pour de bonnes raisons.

Depuis son tout début, il y a 80 ans, la politique des Etats-Unis vis-à-vis de l’Irak est orientée précisément sur un objectif: la prise de contrôle des riches ressources pétrolières de ce pays. Les fondements de l’intervention des Etats-Unis en Irak se basent sur les résultats de la Première guerre mondiale. C’était une guerre entre empires capitalistes. D’un côté, les empires allemand, austro-hongrois et ottoman; de l’autre, l’Entente entre les empires britannique, français et russe. La plus grande partie du Moyen-Orient était sous contrôle ottoman.

Les Britanniques, avec l’aide de leur agent T.E. Lawrence, que les cinéphiles connaissent sous le nom de «Lawrence d’Arabie», promirent aux chefs arabes que s’ils combattaient aux côtés de la Grande-Bretagne contre leurs maîtres turcs, les Britanniques soutiendraient la création d’un Etat arabe indépendant après la guerre.

Au même moment, les ministères des Affaires étrangères britannique, français et russe signaient secrètement l’accord Sykes-Picot. Cet accord dessina un nouveau Moyen-Orient. L’accord fut rendu public après la Révolution russe de 1917 par le parti bolchevique, qui le dénonça comme impérialiste.

Des révoltes de masse se déclenchèrent partout au Moyen-Orient, quand les peuples arabes et kurdes apprirent la traîtrise des «démocraties» impériales. Les rebellions continuèrent pendant toute la période coloniale. La répression était extrêmement brutale. En 1925 par exemple, les Britanniques bombardèrent au gaz empoisonné la ville kurde de Salaïmaniya, en Irak; c’est la première fois que ce gaz fut déployé par avion.

1925: une ville irakienne gazée par les Britanniques

Après la guerre, en 1918, la Grande-Bretagne et la France poursuivirent leurs plans. Ils s’accordèrent sur le fait que le Liban et la Syrie appartiendraient à l’empire français, tandis que la Palestine, la Jordanie ainsi que les deux provinces au sud de l’Irak, Bagdad et Bassorah, reviendraient au vaste empire britannique.

Cependant, ils ne purent se mettre d’accord sur la province de Mossoul, la partie septentrionale de l’Irak actuel. Selon l’accord Sykes-Picot, elle faisait partie de la «sphère d’influence» française. Les Britanniques étaient néanmoins décidés à ajouter Mossoul, région peuplée en majorité de Kurdes, à leur nouvelle colonie irakienne. Pour soutenir cette revendication, l’armée britannique occupa Mossoul quatre jours après la capitulation turque en octobre 1918, et ne quitta pas le territoire.

La solution à la lutte inter-impérialiste entre la Grande-Bretagne et la France à propos de Mossoul amena avec elle l’entrée en scène des Etats-Unis en Irak. L’importance de Mossoul pour les grandes puissances se basait sur les ressources connues de la région mais encore largement non exploitées à l’époque.

Les Etats-Unis étaient entrés en guerre aux côtés de la Grande-Bretagne et de la France en 1917, après que leurs amis et ennemis soient largement éreintés. Les conditions des Etats-Unis pour leur entrée en guerre comprenaient l’exigence que leurs objectifs économiques et politiques soient pris en compte dans le monde d’après-guerre. Parmi ces objectifs, l’accès à de nouvelles sources de matières premières, en particulier le pétrole. En février 1919, Sir Arthur Hirtzel, un officier colonial supérieur britannique prévenait ses associés: «On devrait se souvenir que la Standard Oil Company est très impatiente de s’emparer de l’Irak.»1

Face à la domination franco-britannique de la région, les Etats-Unis demandèrent tout d’abord un droit d’«ouverture». Les compagnies pétrolières US devaient être autorisées à négocier librement des contrats avec la nouvelle monarchie marionnette occupée par le Roi Fayçal, que les Britanniques avaient intronisé en Irak. La solution au conflit entre les alliés victorieux sur l’Irak fut trouvée en divisant le pétrole irakien. Les Britanniques conservèrent Mossoul en tant que partie de leur nouvelle colonie en Irak.

Pas une seule goutte pour l’Irak

Le pétrole irakien fut divisé en quatre fois 23,75%: pour la Grande-Bretagne, la France, les Pays-Bas et les Etats-Unis. Les 5% restants allèrent à un baron du pétrole appelé Caloste Gulbenkian, connu sous le nom de «Monsieur Cinq pour cent», qui aida à négocier l’accord. Exactement 0% du pétrole de l’Irak appartenait à l’Irak. Cet état de choses devait se maintenir jusqu’à la révolution de 1958.

En 1927, une exploration pétrolière importante se mit en place. D’énormes réserves furent découvertes dans la province de Mossoul. L’Iraqi Petroleum Co., composée de BP, Shell, Mobil et Exxon, monopolisa totalement la production pétrolière irakienne. Deux ans plus tard fut créée l’Iraqi Petroleum Co., composée de Anglo-Iranian (aujourd’hui BP), Shell, Mobil et Standard Oil (Exxon). En l’espace de quelques années, elle monopolisa totalement la production pétrolière irakienne.

Pendant la même période, avec le soutien de Washington, la famille al-Saoud conquit la majeure partie de la péninsule arabe voisine. L’Arabie Saoudite fut établie dans les années 30 en tant que néocolonie des Etats-Unis. L’ambassade des Etats-Unis à Riyad, capitale du pays, se trouvait dans les bâtiments de l’ARAMCO (Arab American Oil Co.)

Cependant, les compagnies pétrolières US et leur gouvernement à Washington n’étaient pas satisfaits. Ils désiraient le contrôle complet du pétrole du Moyen-Orient, comme ils possédaient déjà un quasi-monopole des réserves pétrolières de l’hémisphère occidental. Cela signifiait le départ des Britanniques, encore maîtres dans la région. L’opportunité pour les Etats-Unis s’offrit suite à la Seconde guerre mondiale…

Note

1 Cité dans Peter Sluglett, «Britain in Iraq, 1914-32», London, 1974.

 

1939 – 1945

Les alliés s’affrontent sur le champ de bataille économique

Alors que les Etats-Unis et la Grande-Bretagne sont généralement dépeints comme les alliés les plus étroits durant la guerre, ils étaient pourtant aussi de féroces concurrents.

La guerre affaiblit grandement l’empire britannique en métropole et par la perte de colonies-clés en Asie. Dans les premiers temps de la guerre, de 1939 à 1942, se posait la question de savoir si la Grande-Bretagne survivrait. Elle ne réussit jamais plus à recouvrer son ancienne domination. Les Etats-Unis, par contre, gagnèrent en force tout au long de la guerre, alors que les chefs à Washington avaient une fois de plus attendu leur heure pour entrer en lice.

Dans les dernières étapes de la Seconde guerre mondiale, les administrations Roosevelt et Truman, dominées par les intérêts des grandes banques, des firmes pétrolières et autres, étaient décidées à restructurer le monde d’après-guerre afin d’assurer la position dominante des Etats-Unis.

Les éléments-clés dans leur stratégie consistaient en: 1) la supériorité militaire US en armement nucléaire et conventionnel; 2) la globalisation des entreprises dominée par les Etats-Unis, au moyen du Fonds Monétaire International et de la Banque Mondiale, créés en 1944, et de l’établissement du dollar comme monnaie mondiale; 3) le contrôle des ressources globales, en particulier du pétrole.

Alors que le combat faisait encore rage sur les champs de bataille, une lutte derrière le rideau pour le contrôle économique global avait lieu entre les Etats-Unis et la Grande-Bretagne. Cette bataille fut tellement acharnée que le 4 mars 1944, trois mois avant le début du débarquement de Normandie, le Premier ministre britannique Winston Churchill envoya un message inhabituel par son contenu impérialiste et son ton hostile, au Président Franklin Roosevelt:

«Merci beaucoup pour vos assurances de ne pas avoir de vues innocentes [comprenez envieuses, ndlr] sur nos champs de pétrole en Iran et en Irak. Permettez-moi de vous rendre la pareille en vous offrant l’assurance la plus grande que nous n’avons pas la moindre intention de nous immiscer dans vos intérêts ou propriété en Arabie Saoudite. Ma position dans celle-ci comme dans toutes affaires est que la Grande-Bretagne ne recherche pas d’avantages, territorial ou autres, à l’issue de cette guerre. D’autre part, elle ne sera privée de rien qui lui appartient de droit après avoir donné ses meilleurs services à la bonne cause, du moins aussi longtemps que l’on aura confié à votre humble serviteur la charge de conduire ses affaires.»1

Cette note montre clairement que les dirigeants US étaient tellement décidés à s’emparer de l’Iran et de l’Irak, tous deux néo-colonies de la Grande-Bretagne, qu’ils avaient déclenché les sonnettes d’alarme dans les cercles dirigeants britanniques. Malgré les fanfaronnades de Churchill, il n’y avait rien que les Britanniques puissent faire pour contenir la puissance croissante des Etats-Unis. En quelques années, la classe dirigeante britannique s’adapta à la nouvelle réalité et accepta le rôle de partenaire adjoint à Washington.

Note

1 Cité dans Gabriel Kolko, «The Politics of War», New York, 1968.

 

1945 – 1989

Le rôle des Etats-Unis devient prédominant

En 1953, après que le coup d’Etat de la CIA ait porté le Shah (roi) au pouvoir, les Etats-Unis prirent contrôle de l’Iran. Vers le milieu des années 50, l’Irak était contrôlé conjointement par les Etats-Unis et la Grande-Bretagne.

En 1955, Washington organisa le Pacte de Bagdad, qui comprenait les régimes qui lui étaient inféodés Pakistan, Iran, Turquie, Irak ainsi que la Grande-Bretagne,. Le Pacte de Bagdad ou Cento (Central Treaty Organisation) avait deux buts. Le premier était de s’opposer à la montée des mouvements de libération arabes et autres au Moyen-Orient et en Asie du Sud. Le second était d’être une de ces alliances militaires comme l’Otan, la Seato et l’Anzus qui encerclaient le camp socialiste: l’Union soviétique, la Chine, l’Europe de l’Est, la Corée du nord et le Vietnam du nord.

L’Irak, cur de Cento, était indépendant seulement sur papier. Les Britanniques entretenaient des champs d’aviation militaires en Irak. Alors que le pays est très riche en pétrole – 10% des réserves mondiales – le peuple vivait dans une pauvreté extrême et connaissait la famine.

L’illettrisme dépassait les 80%. Il y avait un médecin pour 6.000 personnes, un dentiste pour 500.000. L’Irak était dirigé par une monarchie corrompue sous le roi Fayçal II et une clique de propriétaires terriens féodaux et de capitalistes commerçants. Le simple fait que l’Irak ne possédait pas ses grandes réserves pétrolières souligne la pauvreté de l’Irak.

La révolution irakienne

Le 14 juillet 1958, l’Irak fut ébranlé par une puissante explosion sociale. Une rébellion militaire se transforma en révolution nationale. Le roi et son administration disparurent d’un coup, sous la justice populaire. Washington et Wall Street étaient stupéfaits. Dans la semaine qui suivit, dans ses dix premières pages, le New York Times ne parlait pratiquement que de la révolution irakienne.

Alors qu’on se souvient mieux aujourd’hui d’une autre grande révolution qui eut lieu juste six mois plus tard à Cuba, Washington considérait, à l’époque, le soulèvement irakien comme beaucoup plus menaçant pour ses intérêts vitaux. Pour le président Dwight D. Eisenhower, elle était alors «la plus grande crise depuis la guerre de Corée». Le lendemain de la révolution irakienne, 20.000 Marines US commencèrent à débarquer au Liban. Le jour suivant, 6.600 parachutistes britanniques furent lâchés en Jordanie.

C’est ce qui devint connu sous le nom de «doctrine Eisenhower». Les Etats-Unis interviendraient directement entreraient en guerre pour empêcher la propagation de la révolution dans ce Moyen-Orient vital. Les forces expéditionnaires US et britanniques intervinrent pour sauver les gouvernements néocoloniaux au Liban et en Jordanie. S’ils ne l’avaient pas fait, l’impulsion populaire en provenance de l’Irak aurait certainement fait s’effondrer les régimes dépendants et pourris de Beyrouth et Amman.

Plan USA en 1958: envahir l’Irak et placer un régime fantoche

Mais Eisenhower, ses généraux et son secrétaire d’Etat (ministre des Affaires étrangères) John Foster Dulles avaient aussi autre chose en tête: envahir l’Irak, renverser la révolution et installer un régime fantoche à Bagdad.

Trois facteurs forcèrent Washington à abandonner ce plan en 1958: le caractère généralisé de la révolution irakienne; l’annonce par la République Arabe Unifiée, qui faisait frontière avec l’Irak, que ses forces combattraient les impérialistes s’ils cherchaient à envahir; le soutien énergique de la République Populaire de Chine et de l’Union Soviétique à la révolution. L’URSS commença une mobilisation de troupes dans les républiques soviétiques du sud proches de l’Irak. La combinaison de ces facteurs força les dirigeants US à accepter l’existence de la Révolution irakienne, mais Washington ne se résigna jamais vraiment à la perte de l’Irak.

Pendant les trois décennies qui suivirent, le gouvernement US utilisa de nombreuses tactiques visant à affaiblir et à miner l’Irak en tant que pays indépendant. A différentes époques comme lorsque l’Irak termina la nationalisation de la Iraqi Petroleum Co. en 1972 et signa un traité de défense avec l’URSS les Etats-Unis apportèrent un soutien militaire massif aux éléments kurdes de droite combattant Bagdad et ajoutèrent l’Irak à leur liste d’«Etats terroristes».

Les Etats-Unis soutinrent les éléments les plus à droite dans la structure politique post-révolutionnaire contre les forces communistes et nationalistes de gauche. Les Etats-Unis applaudirent, par exemple, la suppression du parti communiste irakien et des syndicats ouvriers de gauche par le gouvernement du parti Baas de Saddam Hussein à la fin des années 70.

Guerre Iran Irak: Washington aide les deux à détruire l’autre

Pendant les années 80, les Etats-Unis encouragèrent et aidèrent le financement et l’armement de l’Irak dans sa guerre contre l’Iran. La domination US de ce dernier s’était terminé par la révolution islamique iranienne en 1979. En réalité, le but des Etats-Unis dans la guerre Iran-Irak était d’affaiblir et détruire les deux pays. L’ancien secrétaire d’Etat Henry Kissinger révéla la véritable attitude des Etats-Unis concernant cette guerre lorsqu’il dit: «J’espère qu’ils se détruiront l’un l’autre».

Le Pentagone livra des photos satellites des objectifs iraniens à l’armée de l’air irakienne. A la même époque, comme le révéla le scandale Iran-Contra, les Etats-Unis envoyaient des missiles antiaériens à l’Iran. La guerre Iran-Irak fut un désastre, tuant un million de personnes et épuisant les deux pays.

 

1989 – 2003

Les graves conséquences de l’effondrement de l’URSS

Lorsque la guerre Iran-Irak se termina en 1988, les développements en Union Soviétique posaient un danger nouveau, encore plus grave pour l’Irak, qui disposait d’un traité militaire et d’amitié avec l’URSS.

Poursuivant la «détente permanente» avec les Etats-Unis, la direction Gorbatchev à Moscou commença à réduire son soutien à ses alliés dans le monde en développement. En 1989, Gorbatchev alla plus loin et retira le soutien aux gouvernements en Europe de l’Est, qui s’écroulèrent pour la plupart. Ce brutal changement dans les rapports de forces mondiaux, qui culmina deux ans plus tard avec la chute de l’Union Soviétique elle-même, constitua la plus grande victoire de l’impérialisme US depuis la Seconde guerre mondiale.

Elle ouvrit également la porte à la guerre US contre l’Irak, en 1991, et plus de dix ans de sanctions/blocus et de bombardements qui ont dévasté le pays et son peuple.

A présent, l’administration Bush cherche à gagner le soutien du public pour une nouvelle guerre contre l’Irak en parlant d’«armes de destruction massive» et de «droits de l’Homme». En réalité, Washington ne se soucie ni de la capacité militaire réduite de l’Irak ni des droits de l’Homme, où que ce soit dans le monde.

Ce qui mène la politique des Etats-Unis envers l’Irak en 2002-2003 est le même objectif qui préoccupait Washington et Wall Street il y a 80 ans: le pétrole.

 

* Workers World News Service, 31 octobre 2002. Traduction de Jerome Schretter.

 


Un commentaire

  1. Smithg286 dit :

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