Au Vietnam, l’« agent orange » tue encore

 

 

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Entre 1961 et 1971, l’armée américaine a procédé à des épandages massifs de défoliants sur le Vietnam. Il s’agissait de raser le couvert végétal pour empêcher l’adversaire de s’y camoufler, et de détruire les récoltes pour affamer les populations et les combattants. Ce second objectif était explicite : alors que « les opérations de guérilla dépendent étroitement des récoltes locales pour leur approvisionnement », « les agents antiplantes possèdent un haut potentiel offensif pour détruire ou limiter la production de nourriture  (1)… ».

Ces défoliants comprenaient essentiellement de l’« agent orange » – lequel contenait de la dioxine, un produit chimique particulièrement toxique. La quantité de défoliants déversés a été réestimée en 2003 par une équipe de chercheurs américains à 77 millions de litres, et celle de la dioxine à près de 400 kg, un chiffre considérable  (2). La superficie concernée atteint 2,6 millions d’hectares (ces surfaces ont été « traitées » en moyenne cinq fois, certaines zones ayant reçu jusqu’à dix épandages successifs). Cela représente 10 % de la superficie du Vietnam du Sud et 50 % des forêts de mangrove. Au total, entre 2,1 et 4,8 millions de personnes vivant dans 20 000 villages ont été directement affectées. A titre de comparaison, lors de l’accident de Seveso  (3), quelques centaines de grammes de dioxine (probablement moins de 2 kg) se sont répandus pendant vingt minutes sur 1 800 hectares où vivaient 37 000 personnes.

Ce fut, à l’époque, une catastrophe sanitaire et environnementale pour le Vietnam ; cela en est encore une actuellement, car la dioxine, produit chimique très stable, ne se dégrade que lentement, et s’intègre dans la chaîne alimentaire. Ses effets persistent donc dans l’environnement et affectent les habitants des zones sinistrées  (4). Depuis quelques années, les dirigeants vietnamiens, les autorités locales, les associations humanitaires et organisations non gouvernementales (ONG) intervenant sur le terrain – comme la Croix-Rouge vietnamienne – ont pris conscience de ce problème majeur de développement aux multiples facettes  (5) : humanitaire et sanitaire, socio-économique, environnementale, politique et juridique  (6).

Trente ans après l’arrêt des épandages, l’agent orange continue de provoquer des décès, des pathologies d’une extrême gravité, des malformations à la naissance (handicaps physiques et mentaux, membres ou organes surnuméraires ou déficitaires, lésions nerveuses irréversibles, etc.). La Croix-Rouge vietnamienne estime le nombre des victimes à environ 1 million.

Certes, le lien de causalité entre la dioxine et certaines pathologies n’est pas toujours scientifiquement établi. Mais des recherches menées aux Etats-Unis sur les vétérans américains de la guerre du Vietnam ont démontré que la dioxine était responsable de plusieurs pathologies aiguës ou chroniques, notamment de différents types de cancer  (7). Au Vietnam, les études généalogiques confirment que les familles dont un ascendant a subi les épandages sont particulièrement affectées par des avortements spontanés et des malformations congénitales.

Toute la population est désormais concernée : du fait des brassages liés aux migrations, le Nord comme le Sud sont touchés. De nombreuses familles ont au moins un de leurs membres handicapé, adulte ou enfant, à qui il faut fournir des soins médicaux et chirurgicaux, une rééducation appropriée, des prothèses, un fauteuil roulant et autres matériels adaptés.

Sur le plan psychologique, les conséquences de l’agent orange se traduisent par un « traumatisme collectif » qui touche l’ensemble du tissu culturel et social. Le handicap peut être perçu par l’entourage comme la manifestation d’un mauvais sort ou la conséquence d’une « faute », d’où des manifestations de rejet des malades par la communauté villageoise. Les victimes ont alors un statut social minoré, qui s’étend aux autres membres de la famille : eux aussi rejetés, les frères et sœurs en bonne santé ne peuvent se marier, etc. De plus, sur les hauts plateaux du centre du Vietnam, région particulièrement touchée par les épandages, vivent des populations dont la culture accorde une place importante à la nature (la forêt, l’eau, etc.) : avec la dégradation ou la destruction des écosystèmes dues à la défoliation, leur univers de référence s’est écroulé.

Les répercussions économiques se révèlent énormes, et la force de travail est affectée. Les adultes jouissant d’une bonne santé doivent consacrer une partie plus ou moins importante de leur temps à s’occuper de leurs proches handicapés. Les enfants malades ont des difficultés à être scolarisés. Les revenus des familles sont réduits, et le coût des soins médicaux aggrave leur situation. Une enquête menée en 2001 dans la province de Quang Tri (en bordure du 17e parallèle, zone particulièrement défoliée) a montré que le revenu par tête des familles comprenant au moins un membre handicapé est moitié moindre que celui des familles non atteintes, et que les dépenses médicales par tête y sont supérieures de 30 %  (8).

Il faut alors mettre en place des dispositifs d’aide pour favoriser l’insertion des victimes dans la vie économique et sociale, et leur donner les moyens de subvenir à leurs besoins de base. Il peut s’agir de la formation à certains métiers, exigeant l’adaptation des postes de travail, ou d’un appui à l’accroissement des revenus dans les familles, par exemple par la fourniture d’animaux d’élevage (truies, vaches, bufflesses).

Face à ces problèmes, les autorités vietnamiennes ne restent pas inactives. Le gouvernement fournit ainsi à certaines victimes des allocations allant de 5 à 10 euros par mois (indépendamment des aides éventuellement apportées par les provinces et les districts). C’est peu, même en tenant compte du niveau de vie moyen (530 euros par habitant et par an). Et pourtant, cela représente un budget considérable (quelque 50 millions d’euros, soit 0,5 % des dépenses publiques).

En matière d’environnement, et même si les taux de dioxine dans le sol sont heureusement faibles, des régions entières demeurent impraticables pour les agriculteurs. Une végétation très pauvre, appelée au Vietnam « herbe américaine », recouvre encore les zones d’épandage. Les sols perdus pour les activités humaines doivent être réhabilités, rendus à nouveau aptes à la culture, les forêts et les mangroves doivent être reboisées.

De plus, il subsiste des zones polluées, les hot spots, où l’on trouve de la dioxine à des taux élevés dans le sol ou les sédiments, et dans certains lacs. Ce sont les régions où ont été effectués les épandages les plus massifs (vallée de A Luoi à l’ouest de Hué, près de la frontière laotienne, par exemple), ou encore les espaces de stockage, comme certains aérodromes et leurs abords, où les avions achevaient de larguer leur cargaison avant d’atterrir au retour de missions (Bien Hoa, Da Nang, Hô Chi Minh-Ville, etc.). Dans ces zones, la dioxine a des conséquences sur la santé des animaux et peut se retrouver dans certains aliments (poissons, crevettes, poulets, canards, porcs). On peut aussi la détecter dans le lait maternel, du fait de son recyclage dans la chaîne alimentaire. Des mesures doivent être prises pour protéger les populations et leurs activités économiques : une décontamination s’impose, les populations doivent être informées et éventuellement déplacées.

Face à l’ampleur du désastre, la question de fond reste celle des responsabilités. Un tournant a été pris avec la création à Hanoï, le 10 janvier 2004, de l’Association vietnamienne des victimes de l’agent orange/dioxine  (9). Dès sa création, cette association et des victimes ont déposé (30 janvier) devant la cour de justice du district est de New York une plainte contre les 36 entreprises ayant fabriqué l’agent orange pour l’armée américaine  (10). Parmi ces sociétés, les célèbres Monsanto  (11) et Dow Chemical. Les motifs juridiques sont nombreux : violations des lois internationales, crimes de guerre, fabrication de produits dangereux, dommages tant involontaires qu’intentionnels, enrichissement abusif, etc. Les plaignants réclament des dommages et intérêts pour les lésions personnelles subies, les morts, les naissances d’enfants malformés, ainsi que pour la nécessaire décontamination de l’environnement et la restitution des profits. Pour l’instant, cette plainte, examinée uniquement du point de vue de sa recevabilité, a été rejetée par le tribunal, en première instance, le 10 mars dernier.

Les plaignants ont aussitôt interjeté appel, leur objectif étant non seulement d’obtenir réparation pour les souffrances endurées, mais aussi de voir la « communauté internationale », et notamment les Etats-Unis, réparer un scandaleux oubli de l’histoire « officielle ». Dans cet esprit, ce procès ne peut être qu’un premier pas, car, au-delà des victimes et des entreprises chimiques, des épandages d’agent orange concernent avant tout et surtout deux Etats, les Etats-Unis et le Vietnam, le premier ayant commis un crime de guerre, le second ayant été atteint dans sa population et dans sa terre. Elle pose donc les questions de l’efficacité du droit humanitaire et de l’impérieuse nécessité de réparer les dommages de guerre.

Francis Gendreau.

(1) Quartier général du ministère des armées, « Training circular no 3-16. Employment of riot control agents flame, smoke, antiplant agents, and personnel detectors in counterguerilla operations », Washington DC, avril 1969.

(2) Lire Jeanne Mager Stellman et al., « The extent and patterns of usage of agent orange and other herbicides in Vietnam », Nature, Londres, 17 avril 2003.

(3) Ville située en Italie, près de Milan, où un accident se produisit en juillet 1976 à l’usine Icmesa, dans un réacteur chimique produisant du chlorophénol, avec émission d’un nuage de vapeurs contenant de la dioxine.

(4) Lire Schofield Coryell, « Au Vietnam, l’agent orange tue encore », Le Monde diplomatique, mars 2002.

(5) Dans cette perspective, l’AAFV a organisé une conférence internationale à Paris au Sénat, les 11 et 12 mars 2005, et a publié un ouvrage, L’agent orange au Vietnam. Crime d’hier, tragédie d’aujourd’hui, Tirésias, Paris, 2005.

(6) Lire Monique Chemillier-Gendreau, « Dommages de guerre à géométrie variable », Le Monde diplomatique, octobre 2003.

(7) Le gouvernement des Etats-Unis n’a jamais reconnu sa responsabilité, non seulement vis-à-vis de ses vétérans (lire Howard Zinn, « L’ultime trahison », Le Monde diplomatique, avril 2004), mais aussi vis-à-vis des victimes vietnamiennes.

(8) Voir Michael G. Palmer, « The legacy of agent orange : empirical evidence from central Vietnam », Social Science and Medicine, Leicester, Royaume-Uni, no 60, mars 2005.

(9) www.vava.org.vn
(10) Le texte de cette plainte est disponible sur le site www.nnn.se/vietnam/e nviron.tm, dans la rubrique « Open Forum ».

(11) C’est aussi Monsanto qui fabrique le Roundup Ultra, le défoliant utilisé en Colombie.

 

 


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