Aux origines de la nouvelle crise pétrolière

 

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Croissance des besoins et essoufflement de l’offre sur fond de guerre d’irak

Aux origines de la nouvelle crise pétrolière

Quelle énergie l’humanité utilisera-t-elle dans les prochaines décennies ? Contrairement aux scenarii misant sur le nucléaire, le pétrole en fournira encore l’essentiel : selon l’Agence internationale de l’énergie (AIE), la demande va croître de 1,9 % par an, passant de 80 millions de barils par jour en 2003 à près de 120 en 2020. Et, à cette date, la part des pays arabes dans la production devrait atteindre 41 %, contre 25 % actuellement. Telle est la toile de fond de la crise actuelle.

Par Nicolas Sarkis

 

Quelles sont les causes de l’actuelle et forte hausse des prix du pétrole ? S’agit-il d’un phénomène conjoncturel et passager ou du début d’un cycle d’accroissement durable des prix de l’énergie ? Est-ce, enfin, comme d’aucuns le craignent, le signe avant-coureur d’un nouveau et grand choc pétrolier, qui serait provoqué par le déséquilibre dans les rythmes de développement de l’offre et de la demande ?

Ces questions et ces craintes sont d’autant plus légitimes que le marché pétrolier est entré en ébullition deux mois après l’invasion de l’Irak en mars-avril 2003, dont certains espéraient une augmentation rapide de la production irakienne et une baisse des prix à quelque 20 dollars par baril. L’envolée complètement inattendue des cours s’est même accélérée au début du printemps 2004, soit précisément pendant la période où la demande mondiale a enregistré une baisse saisonnière de quelque 2 millions de barils par jour (mbj).

Le repli constaté après la dernière réunion de l’Organisation des pays exportateurs de pétrole (OPEP [1]), le 3 juin 2004, et l’annonce d’un accroissement des stocks aux Etats-Unis n’a pas pour autant dissipé les inquiétudes. La demande mondiale devra en effet rebondir dans les mois à venir, et les facteurs qui ont fait exploser les prix à plus de 40 dollars par baril n’ont pas, pour l’essentiel, disparu. Ces facteurs concernent à la fois le contexte géopolitique mondial et le jeu mécanique du marché.

Si la situation en Irak n’était pas ce qu’elle est et si l’Arabie saoudite était restée à l’abri des attentats, la flambée des prix n’aurait pas été aussi rapide. En Irak, l’insécurité et les sabotages répétés des installations pétrolières ont fait chuter la production à 1,33 mbj en 2003 (contre 2,12 mbj en 2002, année qui a précédé la dernière guerre). Malgré une remontée à 2,3 mbj en mai 2004, la production reste bien en deçà des niveaux de 1999-2001.

Par ailleurs, les contrats négociés ou signés par le régime déchu avec plusieurs sociétés internationales en vue d’exploiter de nouveaux gisements, et doubler la production dans un délai de six à huit ans, ont été gelés. Quant à l’Arabie saoudite, premier exportateur de pétrole du monde, elle a subi une succession d’attentats – notamment contre un complexe pétrochimique et des zones pétrolières – qui ont créé un choc.

La multiplication de ces attentats fait craindre leur répétition en Arabie saoudite, en Irak ou ailleurs dans le Golfe, avec, comme conséquences possibles, des perturbations ou des interruptions plus ou moins longues des exportations. La grande différence par rapport à ce qui s’était passé en 1973 ou en 1979, c’est qu’il ne s’agit pas actuellement d’un embargo décidé par des gouvernements en place ou d’un changement de régime politique (comme en Iran après la révolution islamique), mais d’actions imprévisibles, perpétrées par des groupes sans visage. Pis : les menaces de déstabilisation auxquelles le régime saoudien est confronté remettent en cause la possibilité pour ce pays de continuer à jouer son rôle prépondérant dans la satisfaction des besoins pétroliers mondiaux.

Poker menteur

Dans l’ensemble, les tensions provoquées par la dégradation de la situation en Irak et en Arabie saoudite sont responsables d’une large partie de la dernière hausse des prix, dite « prime de risque ». Cette dernière, estimée entre 6 et 10 dollars par baril selon les circonstances, comprend aussi bien la hausse des coûts d’assurance que les retombées des achats spéculatifs sur les marchés à terme, auxquels les grandes banques d’investissement ont affecté plusieurs dizaines de milliards de dollars.

Les tensions géopolitiques et les achats spéculatifs ont, en réalité, amplifié un mouvement haussier qui plonge ses racines dans l’évolution de l’offre et de la demande. A cet égard, trois principaux facteurs méritent d’être soulignés.

Le premier, qu’on a tendance à oublier, concerne l’impact des conflits ethniques et des grèves au Nigeria sur la production pétrolière de ce pays. La grève qui a paralysé l’industrie concernée au Venezuela en 2003 a elle aussi conduit à une forte chute de la production pétrolière dans ce pays.

Le second réside dans les goulets d’étranglement du raffinage dans les pays grands consommateurs. A la suite des sous-investissements des dernières années, les capacités mondiales ne dépassent pas 83,6 mbj, soit un peu plus que le pic de 82,5 mbj de la demande enregistré en février 2004. Qui plus est, la structure de ces capacités n’est plus adaptée à l’évolution des besoins en produits raffinés. C’est surtout le cas aux Etats-Unis, qui consomment pas moins de 9,6 millions de barils chaque jour, et où une pénurie d’essence a commencé à se manifester dès le début mai, provoquant du même coup une envolée des prix. L’accroissement des prix des produits raffinés a mécaniquement tiré vers le haut les prix du pétrole brut.

Troisième facteur : la décision annoncée le 10 avril par l’OPEP de réduire son plafond de production à 23,5 mbj et les vives protestations qu’elle a suscitées dans les pays industrialisés ont accru les tensions et accentué la hausse des prix. Pour autant, les pays de l’OPEP n’ont pas réduit leur production effective, et l’offre globale est donc restée suffisante pour couvrir la demande.

Voilà qui illustre l’opacité des statistiques circulant au sujet du marché pétrolier. Aussi surprenant que cela puisse paraître, les pays membres de l’OPEP ne publient de chiffres sur leur production effective qu’avec de très longs mois de retard. Ce qui entretient la confusion entre leurs quotas théoriques de production et leur production effective, qui, généralement, dépasse ces quotas. Opérateurs et observateurs se livrent alors à un curieux jeu de cache-cache à travers l’exercice bien difficile qui consiste à traquer les mouvements des tankers quittant les ports de chargement et à s’adresser à des sources secondaires afin d’évaluer, autant que faire se peut, le volume du pétrole produit chaque jour par les pays exportateurs.

Le manque de transparence ne concerne pas seulement les données réelles de la production ; il complique également le problème des capacités de production et de l’évolution des capacités non utilisées dans les différents pays exportateurs. Il s’agit là d’une question cruciale quand les capacités non utilisées sont faibles, comme c’est le cas à présent.

Selon les estimations les plus fiables, les capacités non utilisées sont de l’ordre de 2,5 à 3 mbj dans le monde, dont la majeure partie en Arabie saoudite, alors que les pays non membres de l’OPEP, ainsi que la plupart des Etats membres, produisent à plein régime. Il suffirait donc d’une perturbation majeure dans les exportations saoudiennes ou irakiennes, d’une grève ou d’un accident grave dans l’un ou l’autre des principaux pays exportateurs pour provoquer un déficit de l’offre et un nouvel accès de fièvre sur le marché. Ce risque a, lui aussi, contribué à la dernière hausse des prix, d’autant plus que le rebondissement attendu de la demande mondiale dans la seconde moitié de cette année mettra plus à mal les faibles capacités encore disponibles.

Autre grand trou noir dans les statistiques pétrolières : les doutes concernant les données publiées sur les réserves prouvées et la fiabilité des projections à moyen et long termes sur l’offre et la demande globales. Quand une société internationale cotée en Bourse comme Shell procède, en l’espace de quelques mois, à des révisions en baisse d’environ un quart de ses réserves, il n’est pas surprenant que les chiffres publiés par d’autres grandes sociétés privées suscitent des interrogations.

Plus graves sont les doutes que provoquent depuis des années les statistiques officielles sur les réserves prouvées de la Russie et des principaux pays membres de l’OPEP. Car les réserves considérées comme prouvées ne sont pas vérifiées par des organismes indépendants. Le problème est de taille : celles des huit principales sociétés nationales des pays OPEP sont, en principe, de 662 milliards de barils, contre seulement 57 milliards de barils détenus par les huit plus grandes sociétés internationales. La récente controverse suscitée par le rapport Simmons (1) au sujet de l’état des gisements saoudiens et des possibilités réelles de développement des réserves de la Saudi Aramco, qui représentent près du quart du total mondial, a exacerbé les inquiétudes.

Face à une demande mondiale qui devrait passer de 80,3 mbj en 2004 à près de 120 mbj à l’horizon 2025, soit plus du double du niveau d’il y a trente ans, l’offre va-t-elle pouvoir suivre ? La majeure partie de cette dernière ne peut être assurée que par le Proche-Orient, dont la production devrait donc plus que doubler entre-temps pour éviter la pénurie. A moyen terme, les obstacles sont de nature essentiellement politiques, à savoir la nécessité d’un climat favorable à des investissements colossaux estimés à quelque 27 milliards de dollars par an dans cette région. On en est bien loin. A plus long terme, la grande inconnue, au Proche-Orient et ailleurs dans le monde, concerne la date qui marquera, dans un pays après l’autre, le pic de la production et le début de son irréversible déclin.

Les débats auxquels a donné lieu la conférence internationale organisée en mai dernier à Berlin par l’Association for the Study of Peak Oil (ASPO) ne sont pas très rassurants. Quels que soient les points de vue des deux écoles dites « optimistes » et « pessimistes », les découvertes se font rares et de moins en moins importantes : un seul gisement géant (Kashagan, au Kazakh-stan) a été trouvé au cours des trente dernières années, et les nouvelles découvertes ne compensent pas le pétrole extrait chaque année. Comme l’a si joliment dit un géologue, l’exploration pétrolière est devenue comme une partie de chasse dans laquelle les progrès technologiques ont permis au chasseur d’améliorer les performances de son fusil, mais le gibier devient de plus en plus petit et rare.

Les signes annonciateurs d’un grand choc ?

Autre réalité à souligner : de 2001 à 2025, la forte augmentation des besoins mondiaux et le déclin des réserves et de la production dans les pays industrialisés feront passer la dépendance des Etats-Unis vis-à-vis de l’or noir importé de 55,7 % à 71 %, celle de l’Europe occidentale de 50,1 % à 68,6 % et celle de la Chine de 31,5 % à 73,2 %, sans oublier les autres pays consommateurs. Cette dépendance croissante, dans un domaine aussi vital que l’énergie, explique la « guerre pour le pétrole » que les grandes puissances et leurs sociétés pétrolières se livrent pour contrôler les réserves du Proche-Orient, de l’Afrique (2) ou de l’Asie centrale, sans oublier la dernière guerre d’Irak (3).

Ce n’est donc pas sans raison que l’interprétation de la dernière hausse des prix a fait débat : ne s’agit-il pas du signe annonciateur d’un grand choc, qui pourrait être provoqué, tôt ou tard, par l’inadéquation entre des besoins augmentant à un rythme soutenu et des capacités de production s’essoufflant ?

Le développement de ces dernières pour les quelques années à venir dépend autant de la stabilité politique, au Proche-Orient surtout, que du volume des réserves encore disponibles. A plus long terme, l’épuisementlent mais inexorable des réserves rend de plus en plus inéluctable la transition progressive vers des sources d’énergie autres que le pétrole.

Outre la stabilité politique, cette transition exige des prix de l’énergie suffisamment attractifs pour rendre possibles des investissements énergétiques mondiaux estimés par l’Agence internationale de l’énergie à 16 480 milliards (en dollar 2000) sur la période 2001-2030, aussi bien dans les industries pétrolière et gazière que pour le développement d’autres sources d’énergie. En ce sens, on peut dire que les craintes suscitées par la dernière hausse des prix du pétrole sont salutaires, dans la mesure où elles perturbent l’anesthésie quasi générale entretenue par une offre jusqu’ici plus que suffisante et par des prix du pétrole qui ne dépassent pas au niveau actuel, en dollar constant, leur record d’il y a un quart de siècle.

Nicolas Sarkis.

(1) M. Matthew Simmons, qui préside la Banque d’investissement Simmons & Cie, conseille le vice-président américain Richard Cheney et a inspiré la nouvelle politique énergétique des Etats-Unis.

(2) Lire Jean-Christophe Servant, « Offensive sur l’or noir africain », Le Monde diplomatique, janvier 2003.

(3) Lire Yahya Sadowski, « Vérités et mensonges sur l’enjeu pétrolier », Le Monde diplomatique, avril 2003.

 

 


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