Archives pour la catégorie Economie

Les milliardaires en 2007

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Voici un tableau que j’ai réalisé d’après les chiffres fourni par le magazine Forbes concernant les milliardaires dans le monde en 2007. J’ai additionné les fortunes des différents milliardaires en les regrouppant par pays. Les fortunes sont exprimées en milliards de dollars. En 2007 il y a 945 milliardaires dans le monde et ils concentrent 3450 milliards de dollars de richesse.

 

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On constate que les Etats-Unis sont de très loin au premier rang de la fortune cumulée des milliardaires. Pas de surprise, première puissance mondiale dans pratiquement tous les domaines il est logique qu’ils concentrent la majorité des milliardaires.

La Russie nous surprend en étant au deuxième rang. Ceci s’explique sans doute par le fait qu’après l’effondrement du bloc soviétique il y a eu une véritable braderie des entreprises d’état. Ceci permit l’émergence des oligarques russes, contrôlant les fleurons de l’économie russe dans le domaine des matières premières.

S’ensuivent un bouquet de pays européens, de longue tradition industrielle et capitaliste et quelques pays industrialisé dans le monde comme le Canada, la Corée du Sud et le Japon.

L’Inde est très bien placé et surprend aussi pour un pays qui contraste entre la misère extrême et les oasis de richesses. Ceci indique sans doute une montée en puissance de l’Inde dans le domaine industriel et surtout dans le domaine des services (haute valeur ajoutée) .

Hong Kong est aussi très bien placé. L’ancienne perle britannique du pacifique est effectivement un oasis de richesse dans cette immense Asie, comme d’autres petites régions à majorité chinoise (Taiwan, Singapour). Ce sont d’ailleurs, comme beaucoup d’analystes économiques le disent, ces petits pays qui montrèrent la voie à suivre dans le capitalisme au grand frère chinois de la république populaire.

La Chine commence à peine à concentrer de la richesse, les milliardaires apparaissent traduisant un enrichissement croissant grâce à leur énorme capacité d’exportation industrielle qui se renforce d’année en année.

La Suisse, petit pays par la taille mais grand pays bancaire par excellence est aussi extrêmement bien placée.

On voit nettement que plusieurs pays profitent pleinement de leurs réserves pétrolières et en tirent des bénéfices substanciels : Arabie saoudite, Koweit, Emirats arabes unis.

Quelques pays émergents s’en sortent mieux que les autres et sont sur la voie réelle de l’industrialisation et modernisation : Turquie, Brésil, Mexique, Malaysie.

N’oublions pas pour terminer le paradis fiscal de Monaco qui par sa situation centrale en europe méditerranéenne attire pas mal de richissimes personnes.

 

 

Voici un tableau similaire concernant l’année 2004. On constate une augmentation très rapide des fortunes pour beaucoup de pays. Ce qui est frappant c’est que le total de la fortune des milliardaires pour 2004 est de 1917 milliards de dollars alors que seulement 3 ans plus tard cette fortune est de 3450 milliards de dollars, soit une augmentation de 55% !
 

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Et voici un tableau encore plus synthétique qui concerne les grandes aires géographiques du monde et permet de comparer la situation entre 2004 et 2007. On voit très nettement que les grandes richesses explosent littéralement en 3 ans. Une incroyable concentration de richesse qui s’accélère.

 

 

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La crise immobilière

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Les « Subprimes » sont des crédits hypothécaires à taux variable accordés aux États-Unis à des emprunteurs à risques et peu solvables ou qui ont un historique de crédit inquiétant. Ces crédits sont cautionnés sur le logement de l’emprunteur ; ils sont souvent remboursables sur des durées très longues pouvant atteindre 50 ans.

 

Le marché des « subprimes » s’est largement développé aux Etats-Unis à partir de 2001. Les emprunteurs à risque peuvent contracter un emprunt immobilier sur ce marché, moyennant un taux d’intérêt révisable, calculé sur la base du taux directeur de la Fed, (la réserve fédérale ou la banque centrale américaine), majoré d’une « prime de risque » pouvant être très élevée. Les premières années du prêt (1, 3 ou 5 en général) sont couvertes par un taux fixe promotionnel.

 

Certains établissements financiers américains ont fait de ce créneau lucratif leur spécialité en trouvant appui auprès du système bancaire traditionnel. Quand la conjoncture est favorable, ce système fonctionne bien : l’emprunteur met sa maison en hypothèque (Un bien hypothéqué est un bien immobilier qu’un créancier, par exemple une banque, peut saisir si les échéances ne sont pas payées, afin de le mettre en vente et de récupérer les sommes dues.), qui sert donc de garantie, et les établissements peuvent obtenir de confortables marges de profit grâce à ces clients à risque. Pour l’emprunteur à risque, ce mécanisme permet d’accéder à la propriété, ce qu’il ne pourrait pas faire autrement.

 

Le système dépend de deux conditions pour sa pérennité : des taux d’intérêt relativement stables, et une appréciation régulière de l’immobilier. Or, entre 2004 et 2006, la Fed a progressivement relevé sont taux directeur de 1% à 5,25%. Et, à partir de 2006, les prix de l’immobilier ont commencé à chuter dans plusieurs régions. Les emprunteurs sont alors confrontés à une hausse de leur mensualité alors que la valeur de leur bien diminue, et les plus fragiles se retrouvent alors incapables de faire face à leur remboursement.

 

Le défaut de remboursement, pour des cas isolés, est couvert par les créanciers : grâce à une politique de gestion du risque, les organismes sont censés pouvoir supporter le délai nécessaire aux recouvrement de créances des débiteurs. Mais, dans le cas d’un phénomène de masse, où de nombreux emprunteurs se retrouvent dans cette situation en même temps, cela peut mettre en danger l’organisme créancier.

 

Dans le cas d’une augmentation sensible des taux directeurs, il s’ensuit une cascade de conséquences : certains établissements financiers « subprime » ferment suite à l’impossibilité de leurs clients de rembourser leur dettes, mis eux-mêmes en défaut de remboursement vis-à-vis des banques dont ils dépendent. Les banques, qui financent ces établissements financiers, pâtissent également de ces faillites et leur demande des remboursements anticipés auxquels ils ne peuvent faire face, accélérant les faillites.

 

La chute du marcher immobilier américain n’a rien arrangé puisque la valeur des habitations ne correspondait plus avec la valeur servant de garantie. Ainsi, les établissements de crédit, censés pouvoir récupérer leurs mises en vendant les habitations hypothéquées, se retrouvaient sans moyen rapide de redresser leur bilan, puisque vendre ces biens ne suffisait plus à recouvrir leurs pertes.

 

En plus de ces deux facteurs précédents (la baisse des prix des terrains et des immeubles ainsi que la hausse des taux d’intérêts) il faut ajouter la stagnation ou la baisse des salaires réels.

 

La stagnation ou la baisse des salaires réels est un fait aux Etats-Unis depuis le 11 septembre 2001. Malgré des tensions sur le marché du travail depuis 2005 qui tendait à les faire repartir à la hausse, c’est le fait dominant de toutes ces années, tout du moins pour les couches du salariat les plus concernées par les prêts hypothécaires à taux variables … Les emprunteurs ont donc des revenus qui stagnent ou baissent, lourdement amputés de plus par leur endettement.

 

La baisse des prix immobiliers et fonciers pourrait sembler ne pas devoir les désavantager, mais c’est là une illusion. En effet, beaucoup d’entre eux cherchent à un moment ou à un autre à se débarrasser de tout ou partie de leur dette en revendant leur « bien », mais avec cette baisse cela est de moins en moins utile pour eux et ils gardent donc sur les bras des bâtiments pour lesquels ils se saignent sans pouvoir s’en délivrer, ou alors ils en sont « délivrés » … par expulsions, leur maison hypothéquée étant confisquée, ce qui ne les exempte pas de continuer à payer le capital plus les intérêts que celle-ci, dont le prix a baissé, n’a pas complètement remboursé loin de là … Seuls les « pauvres » désirant acheter sont donc, en théorie, intéressés par la baisse des prix fonciers et immobiliers ; mais les pauvres n’achètent pas, ils empruntent, et les taux sont maintenant beaucoup trop élevés.

 

Le tabou de la bulle immobilière est tombé. Les médias manipulent le concept avec une infinie précaution, comme une bombe à retardement. Désormais, il n’est plus question de savoir si bulle il y a, mais plutôt quand et comment elle va exploser, quelle sera son ampleur, sa durée, et ses conséquences sur l’économie globale.

 

Qu’est-ce qu’une bulle ? Une bulle se caractérise par une montée vertigineuse des prix, à l’encontre de tous les fondamentaux économiques. Quel que soit son objet (actions, or, immobilier, œuvres d’art…), une bulle se créé lorsqu’une majorité d’acteurs se rue à l’achat en se persuadant que le lendemain le prix sera plus élevé et/ou qu’ils risquent l’exclusion du marché, pendant que les vendeurs reportent leur vente pour bénéficier du prix maximum. A l’inverse, une bulle explose pour les mêmes raisons : les acheteurs diffèrent leur achat, anticipant une baisse du prix le lendemain, et les vendeurs mettent massivement sur le marché, de peur de perdre tout leur capital. Ils sont ainsi directement responsables de la formation ou de l’explosion d’une bulle spéculative.

 

Rappelons que la flambée des prix de l’immobilier est un phénomène mondial : +80% en France depuis 2000, +150% en Espagne, aux Etats-Unis et au Royaume-Uni, alors que le PIB n’a pas suivi au même rythme, loin s’en faut. Seule l’Allemagne, avec une croissance faible depuis quelques années et un parc conséquent, et le Japon, en déflation depuis 9 ans, sont épargnés par cette tendance.

 

L’engouement à l’achat s’expliquerait en grande partie par « l’aubaine » de taux historiquement bas et le refus de payer un loyer, considéré par les ménages comme une perte sèche. Raisonnement logique, mais à moitié vrai. S’ajoute un allongement de la durée des crédits (17% des crédits sont passés à 25 ans contre 7% il y a encore 5 ans), qui redonne de la solvabilité à beaucoup de ménages, exclus du marché sinon ; ainsi qu’une pression sociale, qui veut que l’accession à la propriété soit une forme de réalisation de soi, de rite de passage, et/ou de préparation de sa retraite ; avec parfois un petit coup de pouce par donations anticipées des générations précédentes. Ceci signifie que les ménages ne s’intéressent qu’à l’effort mensuel à fournir : ils n’ont pas conscience qu’un taux de 4% sur 20 ou 25 ans coûte au final plus que 8% sur 10-15 ans ; ni que le différentiel de taux d’intérêt ne comble qu’une faible part de la hausse des prix ; que la sécurité n’est qu’apparente : la prise de risque est importante sur 20-25 ans (chômage, revente, mutation professionnelle…). En moyenne, les ménages changent de logement tous les sept ans. En achetant aujourd’hui au plus haut, ils augmentent le risque de revendre à perte dans quelques années, et de devoir ainsi rembourser plus à la banque que les fruits tirés de l’opération : c’est ce qu’on appelle le « negative equity ».

Les cinq mythes de la transition vers les agrocarburants

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Les cinq mythes de la transition vers les agrocarburants

Biocarburants… Le mot évoque l’image flatteuse d’une énergie renouvelable propre et inépuisable, une confiance dans la technologie et la puissance d’un progrès compatible avec la protection durable de l’environnement. Il permet à l’industrie, aux hommes et femmes politiques, à la Banque mondiale, aux Nations unies et même au Groupe d’experts intergouvernemental sur l’évolution du climat (GIEC) de présenter les carburants fabriqués à partir du maïs, de la canne à sucre, du soja et d’autres cultures comme la prochaine étape d’une transition douce, du pic de la production pétrolière à une économie énergétique issue de ressources renouvelables, qui reste encore à définir.

Les programmes sont d’ores et déjà ambitieux. En Europe, il est prévu que ces combustibles issus de la biomasse couvrent 5,75 % des besoins en carburants routiers en 2010 et 20 % en 2020. Les Etats-Unis visent trente-cinq milliards de gallons (1) par an. Ces objectifs dépassent de loin les capacités de production de l’agriculture des pays industrialisés de l’hémisphère Nord. L’Europe serait tenue de mobiliser 70 % de ses terres arables pour tenir son pari ; la totalité des récoltes de maïs et de soja des Etats-Unis devrait être transformée en éthanol et en biodiesel. Une telle conversion mettrait sens dessus dessous le système alimentaire des nations du Nord. Aussi les pays de l’Organisation de coopération et de développement économiques (OCDE) s’intéressent-ils à l’hémisphère Sud pour couvrir leurs besoins.

L’Indonésie et la Malaisie accroissent rapidement leurs plantations de palmiers à huile pour être capables d’approvisionner le marché européen du biodiesel à hauteur de 20 %. Au Brésil – où la superficie de terres arables consacrées aux cultures pour les carburants occupe déjà une portion de territoire de la taille du Royaume-Uni, des Pays-Bas, de la Belgique, et du Luxembourg réunis –, le gouvernement prévoit de multiplier par cinq la superficie consacrée à la canne à sucre. Son objectif est de remplacer 10 % de la consommation mondiale d’essence d’ici à 2025.

La rapidité à laquelle s’opèrent la mobilisation des capitaux et la concentration de pouvoir au sein de l’industrie des agrocarburants est stupéfiante. Sur les trois dernières années, les investissements de capital-risque y ont été multipliés par huit. Les financements privés inondent les institutions publiques de recherche, comme l’atteste le demi-milliard de dollars de subventions accordé par BP (ex-British Petroleum) à l’université de Californie. Les grands groupes pétroliers, céréaliers, automobiles et d’ingénierie génétique passent de puissants accords de partenariat : Archer Daniels Midland Company (ADM) et Monsanto, Chevron et Volkswagen, BP, DuPont et Toyota. Ces multinationales cherchent à concentrer leurs activités de recherche, de production, de transformation et de distribution relatives à nos systèmes alimentaires et d’approvisionnement en carburants.

Raison de plus pour que, avant de prendre le train en marche, les mythes sous-jacents à la transition vers les agrocarburants soient mis en pleine lumière.

1. les agrocarburants sont propres et protègent l’environnement

Parce que la photosynthèse mise à contribution pour ces cultures soustrait des gaz à effet de serre de l’atmosphère et que les agrocarburants peuvent réduire la consommation d’énergie fossile, on prétend qu’ils protègent l’environnement. Lorsqu’on analyse leur impact « du berceau à la tombe » – du défrichage jusqu’à leur utilisation dans les transports routiers –, les réductions limitées d’émissions de gaz à effet de serre sont annulées par celles beaucoup plus importantes dues à la déforestation, aux incendies, au drainage des zones humides, aux pratiques culturales et aux perte de carbone du sol. Chaque tonne d’huile de palme émet autant, sinon plus, de gaz carbonique que le pétrole (2). L’éthanol produit à partir de canne à sucre cultivée sur des forêts tropicales défrichées émet moitié plus de gaz à effet de serre que la production et l’utilisation de la quantité équivalente d’essence (3). Lorsqu’il commente l’équilibre planétaire du carbone, Doug Parr, responsable scientifique en chef de Greenpeace, déclare catégoriquement : « Si l’on produisait seulement 5 % de biocarburants en anéantissant des forêts primaires encore existantes, on perdrait la totalité du gain sur le carbone. »

Les cultures industrielles destinées aux carburants nécessitent des épandages massifs d’engrais produits à partir du pétrole, dont la consommation mondiale – actuellement de 45 millions de tonnes par an – a fait plus que doubler le niveau d’azote biologiquement disponible sur la planète, contribuant ainsi fortement aux émissions d’oxyde nitreux, un gaz à effet de serre dont le potentiel de réchauffement global est trois cents fois plus élevé que celui du CO2 [dioxyde de carbone]. Dans les régions tropicales – d’où la plus grande part des agrocarburants seront bientôt issus –, les engrais chimiques ont dix à cent fois plus d’effet sur le réchauffement planétaire que dans les régions tempérées (4).

Obtenir un litre d’éthanol requiert trois à cinq litres d’eau d’irrigation et produit jusqu’à treize litres d’eau usée. Il faut l’équivalent énergétique de cent treize litres de gaz naturel pour traiter ces eaux usées, ce qui augmente la probabilité qu’elles soient tout simplement relâchées dans l’environnement en polluant les rivières, les fleuves et les nappes phréatiques (5). L’intensification des cultures énergétiques pour les carburants a aussi pour conséquences d’aggraver le rythme de l’érosion des sols, en particulier dans le cas de la production du soja – 6,5 tonnes par hectare et par an aux Etats Unis ; jusqu’à 12 tonnes au Brésil et en Argentine.

2. les agrocarburants n’entraînent pas de déforestation

Les promoteurs des agrocarburants soutiennent que les cultures effectuées sur des terres écologiquement dégradées amélioreront l’environnement. Peut-être le gouvernement brésilien avait-il cela en tête quand il a requalifié quelque 200 millions d’hectares de forêts tropicales sèches, prairies et marais, en « terres dégradées » et aptes à la culture (6). En réalité, il s’agissait d’écosystèmes d’une grande biodiversité dans les régions du Mata Atlántica, du Cerrado et du Pantanal, occupées par des populations indigènes, des paysans pauvres et de grandes exploitations d’élevage extensif de bovins.

L’introduction de cultures destinées aux agrocarburants aura tout simplement pour résultat de repousser ces communautés vers la « frontière agricole » de l’Amazonie, là où les modes dévastateurs de défrichement sont trop bien connus. Le soja fournit déjà 40 % des agrocarburants du Brésil. Selon la national Aeronautics and Space Administration (NASA), plus les prix du soja grimpent, plus s’accélère la destruction de la forêt humide de l’Amazonie – 325 000 hectares par an, au rythme actuel.

En Indonésie, les plantations de palmiers à huile destinés à la production de biodiesel – appelé « diesel de la déforestation » – sont la principale cause du recul de la forêt. Vers 2020, ces surfaces y auront triplé, pour atteindre 16,5 millions d’hectares – l’Angleterre et le Pays de Galle réunis –, avec comme résultat une perte de 98 % du couvert forestier (7). La Malaisie voisine, premier producteur mondial d’huile de palme, a déjà perdu 87 % de ses forêts tropicales et continue à les défricher à un rythme de 7 % par an.

3. les agrocarburants permettront le développement rural

Sous les tropiques, 100 hectares dédiés à l’agriculture familiale créent trente-cinq emplois ; les palmiers à huile et la canne à sucre dix, les eucalyptus deux, le soja à peine un demi. Jusqu’à récemment, les agrocarburants desservaient principalement des marchés locaux et sous-régionaux. Même aux Etats-Unis, la plupart des usines de production d’éthanol, de taille relativement modeste, appartenaient aux agriculteurs. Avec le boom actuel, la grande industrie entre dans le jeu, créant des économies d’échelles gigantesques et centralisant l’exploitation.

Les groupes pétroliers, céréaliers, et les producteurs de cultures transgéniques renforcent leur présence sur toute la chaîne de valeur ajoutée des agrocarburants. Cargill et ADM contrôlent 65 % du marché mondial des céréales ; Monsanto et Sygenta dominent le marché des produits génétiquement modifiés. Pour leurs semences, leurs intrants, les services, les transformations et la vente de leurs produits, les paysans cultivant pour les agrocarburants seront de plus en plus dépendants d’une alliance de sociétés fortement organisées. Il est peu probable qu’ils en tirent des bénéfices (8). Plus vraisemblablement, les petits exploitants agricoles seront expulsés du marché et de leurs terres. Des centaines de milliers ont déjà été déplacés dans la « république du soja », une région de plus de 50 millions d’hectares couvrant le sud du Brésil, le nord de l’Argentine, le Paraguay et l’est de la Bolivie (9).

4. les agrocarburants ne causeront pas la faim

Selon la Food and Agricultural Organization (FAO), il y a assez de nourriture dans le monde pour alimenter tous les habitants avec une ration journalière de 2 200 calories sous forme de fruits frais et secs, de légumes, de produits laitiers et de viande. Pourtant, parce qu’elles sont pauvres, 824 millions de personnes continuent à souffrir de la faim. Or, la transition qui s’annonce met en concurrence la production alimentaire et celle de carburants dans l’accès à la terre, à l’eau et aux ressources. Un exemple concret en est actuellement donné au Mexique. Ses barrières douanières ayant été démantelées dans le cadre de l’Accord de libre-échange nord-américain (Alena) (10), le Mexique importe désormais 30 % de son maïs des Etats-Unis (11). La croissante demande d’éthanol dans ce pays a provoqué une énorme pression sur le prix de cette céréale, qui est monté, en février 2007, à son plus haut niveau en dix ans, provoquant une augmentation dramatique du prix de la tortilla – plat de base de la population mexicaine. Confronté aux manifestations de mécontentement d’une population pauvre frappée à l’estomac, le gouvernement de M. Felipe Calderón, au terme d’une réunion avec les transnationales de l’industrialisation et de la distribution, a dû limiter l’augmentation du prix de la tortilla à 40 % jusqu’en août prochain.

Profitant de la conjoncture, le Centre d’études économiques du secteur privé (CEESP) a publié une série d’« études » affirmant que la sortie de crise, pour le Mexique, passe par la production de maïs pour agrocombustibles et que celui-ci « doit être transgénique (12) ».

A l’échelle de la planète, les personnes les plus pauvres dépensent déjà 50 à 80 % de leur revenu familial pour leur alimentation. Elles souffrent quand les prix élevés des cultures pour carburants font monter le prix des aliments. L’International Food Policy Research Institute (Ifpri, Institut international de recherche sur les politiques de l’alimentation) de Washington a estimé que le prix des aliments de base s’accroîtra de 20 % à 33 % en 2010 et de 26 % à 135 % en 2020. Or, chaque fois que le coût de la nourriture augmente de 1 %, 16 millions de personnes tombent dans l’insécurité alimentaire. Si la tendance actuelle continue, 1,2 milliard d’habitants pourraient souffrir chroniquement de la faim en 2025 (13). Dans ce cas, l’aide alimentaire internationale ne sera probablement pas d’un grand secours, nos surplus agricoles allant… dans nos réservoirs d’essence.

5. les agrocarburants de « deuxième génération » sont à portée de main

Les promoteurs des agrocarburants aiment à rassurer les sceptiques en affirmant que ces derniers, actuellement produits à partir de cultures vivrières, seront bientôt remplacés par d’autres plus compatibles avec l’environnement, comme des arbres à pousse rapide et le panicum virgatum (graminée dont la touffe de feuillage atteint 1,80 mètre de haut). Cela leur permet de rendre plus acceptables les agrocarburants de première génération.

Savoir quelles cultures seront transformées en carburant n’est pas pertinent. Les plantes sauvages n’auront pas une moindre « empreinte environnementale » car leur commercialisation transformera leur écologie. Cultivées de façon intensive, elles migreront rapidement des haies et des terrains boisés vers les terres arables – avec les conséquences environnementales associées.

L’industrie vise à produire des plantes cellulosiques, génétiquement modifiées – en particulier des arbres à croissance rapide –, qui se décomposeraient facilement pour libérer des sucres. Compte tenu de l’aptitude à la dissémination déjà démontrée des culture génétiquement modifiées, on peut s’attendre à des contaminations massives.

Toute technologie dont le potentiel permet d’éviter les pires impacts du changement climatique doit être commercialisée à grande échelle dans les cinq à huit ans qui viennent. Perspective très peu probable dans le cas de l’éthanol issu de la cellulose, produit qui, jusqu’à présent, n’a démontré aucune réduction d’émission de carbone (14). L’industrie des agrocarburants est en train de parier sur des miracles.

L’Agence internationale de l’énergie estime que, dans les vingt-trois ans à venir, le monde pourrait fabriquer jusqu’à 147 millions de tonnes d’agrocarburants (15). Un tel volume produira beaucoup de carbone, d’oxyde nitreux, d’érosion, et plus de 2 milliards de tonnes d’eaux usées. Aussi étonnant que cela puisse paraître, il ne compensera que l’accroissement annuel de la demande mondiale de pétrole, actuellement évaluée à 136 millions de tonnes par an. Le jeu en vaut-il la chandelle ?

Pour les grandes sociétés céréalières, certainement. Qu’elles s’appellent ADM, Cargill ou Bunge, elles sont les piliers de l’agroalimentaire. elles sont entourées d’une cohorte tout aussi puissante de transformateurs de matières premières et de distributeurs, eux-mêmes associés à des chaînes de supermarchés d’un côté et, de l’autre, aux sociétés de l’agrochimie, des semences et du machinisme agricole. Sur 5 dollars consommés pour la nourriture, 4 dollars correspondent à l’activité de l’ensemble de ces sociétés. Or, depuis un certain temps, la partie production a souffert d’une « involution » : des quantités croissantes d’investissements (intrants chimiques, ingénierie génétique et machinisme) n’ayant pas augmenté les taux de productivité de l’agriculture, le complexe agroalimentaire doit dépenser plus pour récolter moins.

Les agrocarburants sont la réponse parfaite à cette involution. Subventionnés et en phase de croissance alors que le pétrole recule, ils facilitent la concentration entre les mains des acteurs les plus puissants des industries de l’alimentation et de l’énergie.

Malheureusement, la transition vers les agrocarburants souffre d’une tare congénitale. Ceux-ci entrent en compétition avec la nourriture pour les terres, pour l’eau et pour les ressources. Développés à leur extrême, ils seront utilisés pour produire… des agrocarburants. Une proposition pathétique au point de vue thermodynamique. Ils nous obligent à vivre au-dessus de nos moyens. « Renouvelable » ne veut en effet pas dire « sans limites ». Même si les cultures peuvent être replantées, la terre, l’eau et les nutriments demeurent limités.

En fait, l’attractivité de ces biocombustibles réside dans le fait qu’ils pourraient prolonger l’économie fondée sur le pétrole. Avec une estimation de quelque 1 000 milliards de barils de réserves mondiales restantes de pétrole conventionnel, un baril de pétrole à 100 dollars n’est pas loin (16). Et plus le prix du pétrole sera élevé, plus le prix de revient de l’éthanol pourra s’accroître tout en restant compétitif. C’est d’ailleurs là que réside la contradiction pour les agrocarburants de deuxième génération : au fur et à mesure que le coût des hydrocarbures augmente, les agrocarburants de première génération deviennent plus rentables, décourageant ainsi d’investir dans le développement de ceux qui pourraient leur succéder. Si le pétrole atteint 80 dollars par baril, les producteurs d’éthanol peuvent se permettre de payer au-delà de 5 dollars le boisseau (environ 127 kg) de maïs, le rendant ainsi compétitif y compris vis-à-vis de la canne à sucre. La crise énergétique mondiale est potentiellement un pactole de 80 000 milliards à 100 000 milliards de dollars pour les groupes alimentaires et pétroliers. Pas étonnant que nous ne soyons pas incités à déroger à nos habitudes de « surconsommation ».

La transition vers les agrocarburants n’a rien d’inévitable. Nombre de solutions de remplacement locales menées avec succès sur le terrain, tout en étant efficaces au niveau énergétique et en restant centrées sur les besoins des habitants, sont déjà opérationnelles pour produire de la nourriture et de l’énergie sans menacer l’environnement, ou les moyens d’existence.

Aux Etats-Unis, des dizaines de petites coopératives locales produisent du biodiesel – souvent à partir d’huile végétale recyclée. La majorité des coopératives d’éthanol du Middle West sont – pour le moment – entre les mains des agriculteurs locaux. De même, ceux-ci possèdent près des trois quarts des raffineries d’éthanol du Minnesota, et d’importantes subventions leur ont été attribuées.

Il serait inacceptable pour les pays du nord de déplacer le fardeau de leur surconsommation vers le sud de la planète tout simplement parce que les pays intertropicaux bénéficient de plus de soleil, de pluie et de terres arables.

Eric Holtz-Giménez.

(1) 1 gallon américain équivaut à 3,785 litres.

(2) George Monbiot, « If we want to save the planet, we need a five-year freeze on biofuels », The Guardian, Londres, 27 mars 2007.

(3) The Washington Post, 25 mars 2007.

(4) Miguel Altieri et Elizabeth Bravo, « The ecological and social tragedy of biofuels », 1er janvier 2007, Foodfirst.org.

(5) The Ecologist, Londres, mai 2007.

(6) « Plano Nacional de Agroenergia 2006-2011 », dans Camila Moreno, « Agroenergia X soberania alimentar : a questão agrária do século XXI », Brésil, 2006.

(7) The Ecologist, ibid.
(8) Annie Dufey, « International trade in biofuels : Good for development ? And good for environment ? », International Institute for Environment and Development, Londres, 2006.

(9) Elizabeth Bravo, « Biocombustibles, cutlivos energéticos y soberanía alimentaria en América Latina : encendiendo el debate sobre biocomustibles », Acción Ecólogica, Quito (Equateur), 2006.

(10) L’Alena regroupe le Canada, les Etats-Unis et le Mexique.

(11) Depuis l’entrée en vigueur de l’Alena, l’agriculture mexicaine, qui employait un cinquième de la population, a perdu 1,3 million d’emplois.

(12) Silvia Ribeiro, ALAI-Amlatina, Quito, 17 mai 2007, http://alainet.org
(13) C. Ford Runge et Benjamin Senauer, « How biofuels could starve the poor », Foreign Affairs, Londres, mai-juin 2007.

(14) En faire un produit vert et viable n’est pas simplement un problème d’extrapolation de technologies existantes, mais de percées fondamentales dans la physiologie des plantes qui permettraient d’aboutir de manière économique et efficace à décomposer la cellulose, l’hémicellulose et la lignine.

(15) www.iea.org/Textbase /subjectqueries…
(16) Caroline Lucas (sous la dir. de), « Fuelling a food crisis : The impact of peak oil on food security », groupe des Verts – Alliance libre européenne, Parlement européen, décembre 2006.

 

Petites mains du Sud pour firme du Nord

 

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La multinationale du XXIe siècle

Petites mains du Sud pour firme du Nord

Peu sourcilleuse sur les conditions de travail dans les entreprises auprès desquelles elle se fournit, Wal-Mart sous-traite une grande partie de ses produits en Afrique, en Amérique latine, et désormais en Chine, où les salaires sont encore plus bas.

Par Jean-Christophe Servant

 

Jane Doe II, qui utilise ce pseudonyme pour « se protéger ainsi que sa famille de tous préjudices et représailles », travaille depuis septembre 2003 sur une machine à coudre d’une usine de confection de Shenzen, dans le sud de la Chine. Comme 4 800 autres entreprises du pays, sa société opère pour l’une des marques vendues par le géant du commerce de détail. Pour fournir les linéaires de Wal-Mart, Jane Doe II – l’une des 130 000 Chinois(es) qui œuvrent pour un sous-traitant de la firme américaine – abat à l’occasion jusqu’à vingt heures de labeur par jour sans que ses heures supplémentaires soient payées. A 16,5 cents de l’heure (0,13 euro), Jane Doe II ne reçoit pas non plus le salaire minimum légal (31 cents ; 0,25 euro) requis par les lois du travail de son pays. Son entreprise ne lui ayant pas fourni la tenue de protection nécessaire, l’ouvrière souffre par ailleurs de troubles respiratoires et de démangeaisons cutanées dues aux poussières de coton et de laine auxquelles elle est exposée.

Mais soit elle accepte ces conditions, soit « elle perdra son emploi et sera mise sur une liste noire, pratique courante dans les usines de confection de Shenzen », explique l’International Labor Rights Fund (ILRF). Cette organisation américaine a déposé, le 14 septembre dernier, au nom de l’ouvrière – et de quatorze autres personnes, asiatiques, africaines, latino-américaines, mais aussi des Etats-Unis, travaillant toutes pour des clients de Wal-Mart – une action en justice contre les pratiques sociales de la multinationale.

Selon l’ILRF, Wal-Mart a autorisé ses fournisseurs à « contrarier toute tentative pour former un syndicat (1) ». Wal-Mart aurait également fait des « déclarations fallacieuses au public américain relatives aux pratiques de la société en matière de droits humains et de droits des travailleurs ». Les faits reprochés à la firme constituent en effet une violation des obligations contractuelles qu’elle a elle-même imposées en 1992. Wal-Mart, précise la plainte, s’était « engagée à surveiller les usines de ses fournisseurs pour s’assurer de leur respect du code de conduite ».

Depuis 2001, l’entreprise américaine a accompagné – si ce n’est provoqué – la migration de ses sous-traitants vers les nouvelles zones économiques chinoises, au nom d’une logique résumée par le magazine en ligne Fast Company : « Wal-Mart a le pouvoir de serrer au maximum les marges de ses fournisseurs. Pour survivre à cette politique, les fabricants de tout ce qui peut se vendre – des soutiens-gorge aux vélos en passant par les blue-jeans – ont dû licencier leurs employés et fermer leurs usines américaines afin de sous-traiter outre-mer (2). » Plus de la moitié des importations de produits non comestibles proviennent aujourd’hui de Chine, où la multinationale compte également une centaine de supermarchés et sa principale centrale d’achat planétaire.

En acquérant 15 milliards de dollars de marchandises chinoises – soit 11 % des échanges commerciaux sino-américains –, Wal-Mart représente le premier importateur mondial de produits fabriqués dans l’« atelier du monde ». En exigeant un calendrier serré et une baisse des coûts de fabrication, ajoute Fast Company, elle « lamine les fragiles avancées sociales chinoises, à coups de longues heures supplémentaires obligatoires et de feu vert au licenciement arbitraire des travailleurs qui osent mettre en cause leurs conditions de travail ».

Le retour du serf et du vassal

Que Wal-Mart soit accusée de telles pratiques n’est pas inédit. Rien qu’en 2002, année où elle importa aux Etats-Unis 291 200 conteneurs de biens de consommation, la firme a fait l’objet de 6 000 plaintes en justice pour ses pratiques sociales. Mais la procédure intentée par l’ILRF tranche par sa dimension universelle (3). Aux côtés de Jane Doe II de Shenzen, on trouve d’autres victimes anonymes d’une politique commerciale visant à « casser les prix à tout prix ». Elles travaillent à Mastapha (Swaziland), à Sebaco (Nicaragua), à Dacca (Bangladesh). La plupart sont des femmes. Leur histoire atteste une « walmartisation » de la planète, un mot dont le syndicat mondial des professions du commerce estime qu’il est « en passe de devenir familier, et de signifier à la fois dumping social et antisyndicalisme (4) ».

« A chaque époque, rappelle le professeur Nelson Lichtenstein, spécialiste de l’histoire ouvrière à l’université de Californie de Santa Barbara, une entreprise prototype représente un ensemble novateur de structures économiques et de relations sociales. A la fin du XIXe siècle, la Compagnie des chemins de fer de Pennsylvanie se considérait comme “la référence du monde” ; au milieu du XXe siècle, General Motors représenta le symbole d’une gestion bureaucratique et perfectionnée, et d’une production en série tirant profit des nouvelles technologies. Ces dernières années, Microsoft parut être le modèle d’une économie du savoir post-industrielle. Mais, au début du XXIe siècle, Wal-Mart semble incarner à son tour le type d’institution économique qui transforme le monde en imposant un système de production, de distribution et d’emploi transnational et fortement intégré. » Cette fois, précise M. Lichtenstein, « le revendeur global est le centre, le pouvoir, alors que le fabricant devient le serf, le vassal ».

Sous le feu de deux formes de contestation – internationale et locale (lire « Résistances populaires ») –, Wal-Mart s’est engagée en 2005 dans une importante opération de communication destinée, selon son président-directeur général Lee Scott Jr, à répondre à « l’une des campagnes les plus organisées, sophistiquées et coûteuses jamais lancées contre une seule entreprise ». Pour la question des sous-traitants, l’opération a consisté à relativiser les faits et à afficher sa conscience sociale. Wal-Mart assure ainsi être en rapports réguliers avec plusieurs organisations non gouvernementales luttant pour la fermeture des sweat shops et des maquiladoras (5), d’où l’entreprise continue pourtant à importer 50 % de sa marchandise étrangère.

Les spin doctors engagés par la firme ont pu nourrir leur contre-offensive des propos avisés du magazine américain Fortune : « Wal-Mart emploie directement 1,4 million de personnes, soit 56 fois plus qu’une entreprise américaine moyenne. Ce qui fait que, dans l’absolu, une occurrence malheureuse a 5 500 % plus de chances de survenir chez Wal-Mart que chez ses concurrents (6). »

Dans le même registre fataliste, M. Scott, qui a gagné en 2004 16 000 fois plus qu’un ouvrier du Swaziland, a ajouté que « tant qu’existera la cupidité, des gens enfreindront la loi ». Mais, ce genre de philosophie ne suffisant pas, Wal-Mart indique avoir procédé en 2004 à plus de 12 000 inspections dans 7 600 usines, et avoir mis fin à ses relations commerciales avec 1 500 usines, dont 108 définitivement, surtout pour des irrégularités concernant le travail des enfants.

Membre du collectif sud-africain Civil Society Research and Support Collective (CSRSC), Mme Aisha Bahadur a mené plusieurs enquêtes sur les conditions de travail dans les entreprises textiles d’Afrique australe et orientale. L’Afrique représente l’un des territoires les moins médiatisés de la « walmartisation » de la planète ouvrière. C’est pourtant l’une des zones où s’appliquent de la manière la plus brutale les diktats de la firme, lesquels « affectent autour du monde les salaires, les conditions de travail, les pratiques manufacturières, voire le prix d’un yard de toile denim (7) ».

La multinationale américaine a su tirer parti des accords de libre-échange passés entre Washington et certains Etats africains. En janvier 2003, le Syndicat des ouvriers textiles du Lesotho (Lecawu) et la Fédération internationale des travailleurs du textile et de la maroquinerie (ITGLWF) ont dénoncé les conditions de travail de 21 entreprises sous-traitant pour Wal-Mart en banlieue de Maseru, capitale du Lesotho. L’affaire, qui implique des sous-traitants des marques Gap et Hudson Bay, a rappelé que, s’il n’y a pas de magasin Wal-Mart en Afrique, l’Afrique du textile est en revanche très présente dans les conteneurs destinés aux hypermarchés.

La sous-région australe est « privilégiée » par les trois accords de libre-échange (African Growth and Opportunity Act, ou AGOA) conclus depuis 2000 entre les Etats-Unis et certains Etats du continent noir. Or, pour bénéficier de la levée des barrières douanières vers les Etats-Unis, des entreprises textiles taïwanaises se sont délocalisées en masse en Afrique. Et, jusqu’en décembre 2004, leurs machines à coudre ont tourné à plein régime pour Wal-Mart, que Mme Bahadur identifie comme « l’un des principaux bénéficiaires de l’AGOA et de l’accord multifibres privilégiant l’importation de textile à bas prix d’Afrique ». Les nouvelles zones industrielles des capitales régionales ont alors vu affluer une main-d’œuvre rurale que les sous-traitants se sont empressés de surexploiter. Les scandales ont obligé certaines de ces entreprises à fermer, d’autres les ont aussitôt remplacées.

Cela a duré jusqu’en janvier 2005. Car l’adhésion de la Chine à l’Organisation mondiale du commerce (OMC) et la fin de l’accord multifibres ont sonné le glas de cette période de plein-emploi. Les entreprises délocalisées en Afrique sont alors reparties vers le Sud-Est asiatique, aussi facilement, note Mme Bahadur, qu’il est possible « de mettre dans des conteneurs le matériel d’une entreprise textile. Quelque 60 000 travailleurs ont été licenciés entre octobre 2004 et mai 2005 ». Les ouvriers africains des entreprises textiles restées sur place, ajoute-t-elle, « sont plus que jamais menacés par les politiques décidées par Wal-Mart ».

Basée à Kampala, capitale de l’Ouganda, l’usine de confection Apparel Tri-Star Ltd. appartient à l’une des sociétés sri-lankaises bénéficiant de l’AGOA. Wal-Mart continue à sous-traiter avec elle en dépit des plaintes d’employés pourtant déposées devant l’Organisation internationale du travail (OIT). Tri-star, précise la Confédération internationale des syndicats libres (CISL), est « une incroyable machine à violer les droits des salariés (en très large majorité des femmes) (8) ». Les témoignages de certaines des 2 000 ouvrières conduisent en effet à s’interroger sur le comportement d’une entreprise pourtant présentée par les autorités du pays comme un exemple à suivre pour le développement de l’Ouganda.

« Lorsque vous souhaitez aller aux toilettes, indique une ouvrière, il faut obtenir au préalable la permission du superviseur. Il vous donne alors une sorte de “bon de sortie”, mais il n’en existe que deux par section de 70 travailleurs : on doit donc attendre son tour. C’est ensuite le sprint, car il est interdit de s’absenter plus de cinq minutes. Or la distance de l’atelier aux toilettes peut déjà prendre tout ce temps. » Mais ce n’est pas tout : chaque absence, contrôlée par un garde de sécurité, donne lieu à l’inscription sur un registre de son nom, de son numéro de carte, de l’heure de son départ (et de celle de son retour). Une absence trop longue est sanctionnée par un avertissement, lequel peut déboucher sur un licenciement. En Afrique et ailleurs, « les prix chaque jour plus bas » ne sont pas bon marché pour tout le monde.

Jean-Christophe Servant.

(1) Cf. le site www.laborrights.org

(2) Charles Fishman, « The Wal-Mart you don’t know », Fast Company, décembre 2003.

(3) BBC World Service, « Wal-Mart hit by “sweatshop” claim », 13 septembre 2005.

(4) Lire le rapport de mars 2005 de l’Union Network International (UNI), « The wal-martization of the world : UNI’s global response ».

(5) Usines de sous-traitance situées en Amérique latine et dans les pays de la Caraïbe.

(6) Jerry Useem, « Should we admire Wal-Mart ? », Fortune, New York, 8 mars 2004.

(7) Voir le site du CSRSC.

(8) Lire Le Monde syndical, « Ouganda, un gouvernement au service des employeurs », août 2005.

La plus grosse entreprise du monde : Wal-Mart

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En 1992, le président des Etats-Unis eut cette formule : « Le succès de Wal-Mart est le succès de l’Amérique. » Désormais, la multinationale de la distribution est devenue la plus grosse entreprise du monde. Et le dumping social qu’elle pratique – elle vient d’être condamnée à 172 millions de dollars d’amende pour avoir refusé à ses employés une pause-déjeuner – contamine l’économie occidentale. Ainsi, au nom de la lutte contre Toyota, General Motors, qui a déjà annoncé 30 000 suppressions d’emplois, entend imposer à ses ouvriers une baisse des salaires, et à ses fournisseurs une réduction de prix. Delphi, le plus gros équipementier américain, voudrait carrément payer ses salariés 9,50 dollars de l’heure au lieu de… 28 dollars actuellement.

Par Serge Halimi

 

« Des haillons à la fortune » : cette définition rituelle du « rêve américain » de mobilité sociale doit dénicher en permanence son lot de jolies histoires qui entretiendront l’illusion commune. Ce fut John D. Rockefeller, petit comptable à Cleveland, métamorphosé à 31 ans en patron du pétrole le plus puissant du monde. Ce fut Steve Jobs quittant l’université sans diplôme pour fonder dans son garage une société, Apple, qui rendit le jeune Californien milliardaire à l’orée de son trentième anniversaire.

Au tour de Wal-Mart à présent, mais en plus grand. Au départ, une petite boutique dans un des Etats (l’Arkansas) les plus pauvres du pays. A l’arrivée, un chiffre d’affaires tournant autour de 310 milliards de dollars en 2005, une famille dont quatre des fils comptent au nombre des dix personnes les plus riches de la planète, une chaîne d’hypermarchés devenue à la fois la plus grosse entreprise du monde – elle a dépassé ExxonMobil en 2003 – et le premier employeur privé. Les seules ventes de Wal-Mart représentent 1 CD acheté aux Etats-Unis sur 5, 1 tube de dentifrice sur 4, 1 couche-culotte sur 3. Et, de façon plus significative, 2,5 % de l’ensemble du produit national brut (PNB) américain (1) ! Plus riche et plus influente que cent cinquante pays, l’entreprise doit aux règles qu’ils ont mises en place le pouvoir qu’elle exerce aujourd’hui.

A ce niveau de puissance, inutile en effet de s’étonner que la plupart des transformations (économiques, sociales, politiques) de la planète aient trouvé leur pendant – parfois aussi leur origine, leur courroie de transmission, leur accélérateur – à Bentonville, dans l’Arkansas, siège de la firme. Combat contre les syndicats, délocalisations, recours à une main-d’œuvre surexploitée que la déréglementation du travail et les accords de libre-échange rendent chaque année plus prolifique : c’est le modèle Wal-Mart. Pression sur les fournisseurs pour les contraindre à serrer leurs prix en comprimant leurs salaires (ou à s’implanter à l’étranger) ; flou des missions pour favoriser l’enchaînement des tâches et pourchasser ainsi le moindre temps mort, la moindre pause : c’est le modèle Wal-Mart. Construction de bâtiments hideux (les « boîtes à chaussures ») achalandés par l’armada des 7 100 camions géants de l’entreprise, roulant et polluant 24 heures sur 24 afin de bourrer à l’heure dite les coffres des millions de voitures alignées dans les parkings immenses de presque chacune de ces 5 000 grandes surfaces que la multinationale exploite : c’est le modèle Wal-Mart.

Et puis, quand les syndicats contre-attaquent, quand les écologistes se réveillent, quand les clients enfin mesurent ce que « les prix les plus bas » leur dérobent, quand des artistes oublient un instant de se vendre pour relayer le mouvement populaire, quand des citoyens font barrage à l’installation de nouveaux cubes de béton sur leurs territoires (lire « Résistances populaires»), c’est encore Wal-Mart, qui, cette fois, recrute d’anciens « communicants » de la Maison Blanche, démocrates ou républicains, et leur enjoint de blanchir l’image de l’entreprise, de saturer les médias (2). Ils diront : désormais, Wal-Mart est « éthique » ; elle ne cherche qu’à créer des emplois – certes médiocrement payés, mais mieux vaut peu que rien, et les clients aiment tant les prix bas… Ils ajouteront que la quête obstinée de rendement a permis d’améliorer la productivité nationale. Et que dorénavant l’entreprise défendra l’environnement comme elle a secouru les victimes de l’ouragan Katrina. Exploitation, communication : un modèle, encore… Au fond, comment s’en étonner vraiment ? On ne devient pas la plus grosse entreprise du monde par hasard, uniquement parce que, quarante ans plus tôt, le fondateur Sam Walton (décédé en avril 1992, quelques jours après avoir reçu des mains de l’ancien président George Herbert Bush une des plus hautes distinctions américaines) a eu l’illumination de vendre des pastèques sur le trottoir du magasin et d’offrir en même temps aux enfants de ses clients des promenades à dos d’âne sur le parking (3).

Profiter du libre-échange

Le premier Wal-Mart ouvre en 1962, à Rogers en Arkansas, dans une zone rurale et délaissée. Neuf ans plus tard, l’entreprise a élargi sa sphère d’influence à cinq Etats. Les premiers marchés qu’elle dessert, de faible densité, sont ignorés des grands distributeurs : Wal-Mart y assoira son monopole avant de s’étendre ailleurs. Elle privilégie la périphérie des centres urbains pour profiter à la fois de la clientèle des villes et du prix plus bas des terrains. Anticipant en 1991 l’Accord de libre-échange nord-américain (Alena) que le président William Clinton, ancien gouverneur de l’Arkansas, fait ratifier deux ans plus tard (4), le Petit Poucet de Bentonville s’internationalise et débarque au Mexique. Le Canada suit en 1994. Puis viennent le Brésil et l’Argentine (en 1995), la Chine (en 1996), l’Allemagne (en 1998), le Royaume-Uni (en 1999). En 2001, les recettes de Wal-Mart dépassent le PIB de la plupart des pays, dont la Suède. Carrefour, numéro deux du secteur (72 milliards d’euros en 2004), que Wal-Mart a envisagé de racheter en 2004, est plus présent à l’international. Mais l’entreprise fondée par Sam Walton se prévaut d’un atout maître : les 100 millions d’Américains qui iraient désormais chercher les « everyday low prices » (« les prix chaque jour plus bas ») qu’elle leur propose.

Plus bas, ils le sont. En moyenne de 14 % (5). Mais à quel prix ? c’est toute la question. La réponse diffère selon qu’on se soucie de l’individu-client à l’affût des meilleures affaires, ou plutôt des salariés des fournisseurs d’une entreprise assez puissante pour imposer à chacun de tenir – et de réduire – ses coûts. Pour que le client de Wal-Mart soit comblé, le travailleur doit souffrir… Pour que les prix de Wal-Mart et de ses sous-traitants soient toujours les plus bas, il faut aussi que les conditions sociales se dégradent alentour. Et mieux vaut par conséquent que les syndicats n’existent pas. Ou que les produits viennent de Chine (lire « Petites mains du Sud pour firme du Nord»).

La schizophrénie du client qui économise avec un tel acharnement qu’il contribue chemin faisant à appauvrir le producteur qu’il est aussi peut paraître théorique et lointaine. Compte tenu de la puissance que Wal-Mart exerce (8,5 % des ventes de détail des Etats-Unis, hors automobile), la contradiction devient vite réelle et immédiate. Ainsi, la firme de Bentonville se targue des « 2 329 dollars par an » qu’elle « permet d’économiser aux familles qui travaillent » ; elle affirme avoir accru en 2004 le pouvoir d’achat de chaque Américain de 401 dollars en moyenne et, la même année, permis la création, directe ou indirecte, de 210 000 emplois (c’est l’idée que l’argent économisé par ses clients a été affecté à d’autres consommations et a donc dopé l’activité ailleurs).

Les adversaires de la multinationale ont en tête des indicateurs moins affriolants. Les prix bas ne tombent pas du ciel ; ils s’expliquent pour partie par la baisse, de 2,5 % à 4,8 %, du revenu moyen des salariés dans chacun des comtés des Etats-Unis où la multinationale s’est installée. La firme déprime les rémunérations là où elle se déploie. Elle crée les conditions des « everyday low prices ». Au passage, elle multiplie le nombre des clients qui n’auront bientôt d’autre recours que de devoir économiser dans ses rayons.

Car, entre le pot de fer de la distribution et les pots de terre de la sous-traitance, des employés de la multinationale, des grandes surfaces rivales, le « jeu du marché » opère un triple effet de déflation salariale. D’abord, à cause de la domination d’une entreprise peu prodigue envers ses « associés » (le terme d’usage). Ensuite, à cause de la destruction de la plupart de ses concurrents ou de l’obligation qui leur est faite pour survivre de s’aligner sur son moins-disant social. Enfin, et surtout, à cause des oukases que Wal-Mart exerce sur ses fournisseurs, Etats compris, dont elle détermine souvent de fait les prix (en 2002, elle achetait par exemple 14 % des 1,9 milliard de dollars de produits textiles exportés aux Etats-Unis par le Bangladesh).

Au fil de ses pérégrinations, la firme de Bentonville n’a jamais renoncé à deux de ses caractéristiques d’origine : le paternalisme et l’aversion pour les syndicats. Dans le Sud américain, les Etats les plus pauvres – en particulier l’Arkansas du temps où M. Clinton en était le jeune gouverneur – se sont régulièrement vantés de la médiocrité des rémunérations locales pour attirer les investissements des entreprises. Les choses sont tout à fait simples pour les 1 300 000 « associés » de Wal-Mart aux Etats-Unis : il n’y a pas de syndicats. Mme Mona Williams, porte-parole de l’entreprise, s’en est expliquée : « Notre philosophie est que seuls des associés malheureux voudraient adhérer à un syndicat. Or Wal-Mart fait tout ce qui est en son pouvoir pour leur offrir ce qu’ils veulent et ce dont ils ont besoin. » A condition, on l’a compris, de ne pas avoir « besoin » de trop : « Est-il vraiment réaliste, interroge Mme Williams, de payer quelqu’un 15 ou 17 dollars de l’heure pour remplir des rayons (6) ? » Le PDG de l’entreprise, M. Lee Scott Jr, ne remplit pas les rayons. Il a donc reçu 17,5 millions de dollars en 2004.

Pour mieux se préserver de syndicats au réalisme incertain, chaque gérant de magasin dispose d’une « boîte à outils ». Dès la première sève de mécontentement organisé, il appelle une ligne rouge qui dépêche par avion privé un cadre supérieur de Bentonville. Plusieurs jours de pédagogie maison suivront, infligés aux « associés » pour les purger des mauvaises tentations (lire « Des « dirigeants à notre service »…»). En 2000 pourtant, rien n’y fait : le rayon découpe d’une boucherie texane de Wal-Mart s’affilie à une organisation ouvrière. L’entreprise supprime ce service et renvoie les « mutins ». C’est illégal, mais la procédure de recours, qui ne débouche jamais sur grand-chose (la déréglementation est passée par là), est interminable. D’ailleurs elle dure toujours. L’année dernière, les « associés » d’une succursale québécoise veulent eux aussi être représentés par un syndicat. Wal-Mart ferme la boutique et explique : « Ce magasin n’aurait pas été viable. Nous avons estimé que le syndicat voulait altérer de fond en comble notre système d’opération habituel (7). »

Ce n’est pas faux. Pour réussir, le modèle Wal-Mart lui impose de payer ses « associés » 20 % à 30 % en dessous de ses concurrents du secteur, mais aussi d’être beaucoup plus chiche qu’eux quand il s’agit de déterminer les protections sociales (maladie, retraite, etc.) sur lesquelles ses employés peuvent compter. Comme souvent avec les patrons libéraux, l’Etat ou la charité servent de voiture-balais. Après qu’un rapport du Congrès eut estimé que chaque salarié de Wal-Mart coûtait 2 103 dollars par an à la collectivité, sous forme de compléments d’assistance divers (santé, enfants, logement), une étude interne de l’entreprise a admis : « Notre couverture sociale coûte cher aux familles à bas revenus, et Wal-Mart compte un nombre important d’associés et d’enfants d’associés sur les registres de l’aide publique. »

Guerre des supermarchés

Moins de 45 % des employés peuvent en effet s’offrir l’assurance médicale que leur propose l’entreprise ; 46 % des enfants d’« associés » sont soit dépourvus de toute protection, soit couverts par le programme fédéral réservé aux indigents (Medicaid). Profits privés (10 milliards de dollars en 2004), pertes publiques. Forçant un peu le trait, M. Jesse Jackson, candidat démocrate à la Maison Blanche en 1984 et en 1988, a récemment comparé les rayons de la multinationale à des « plantations » lui rappelant les conditions de travail des champs de coton du Sud.

Mais, cette fois, le Sud est en train de gagner la guerre. Celle des salaires. En 2002, Wal-Mart annonce qu’elle va s’attaquer au marché californien et installer dans la région de Los Angeles une quarantaine de ses supercenters où l’on trouve tout, de l’alimentaire à l’accessoire automobile. Réaction des concurrents menacés (Safeway, Albertson) ? Ils exigent illico de leurs employés – représentés par un syndicat, eux – une réduction des rémunérations et des garanties sociales. D’un côté, 13 dollars de l’heure et une bonne couverture médicale ; de l’autre (Wal-Mart), 8,50 dollars et une protection minimale. Le combat était inégal. En octobre 2003, les 70 000 employés des chaînes installées en Californie refusent les concessions qu’on leur réclame et se mettent en grève. Celle-ci dure cinq mois. Lock-out, recrutement de remplaçants : vingt-cinq ans de déréglementation du droit du travail confortent la riposte patronale. Le syndicat cède.

Quand Wal-Mart arrive, les petits commerces ferment. Depuis que la firme s’est installée en Iowa, au milieu des années 1980, l’Etat a perdu la moitié de ses épiceries, 45 % de ses quincailleries et 70 % de ses confectionneurs pour homme. Empruntant au registre habituel du « populisme de marché » de la droite américaine, l’entreprise assure néanmoins qu’elle ne fait que défendre des consommateurs désargentés qui, légitimement, réclament « les prix les plus bas » à des corporations grassouillettes de producteurs ou de détaillants nantis de rémunérations indéfendables. La multinationale amie du président Bush se prévaut d’être « élue » chaque jour par les dollars de ses clients rangés en files patientes devant les caisses enregistreuses de ses magasins (8).

Pour M. Scott, tout le reste ne serait que vision « utopique » et pastorale destinée à des privilégiés pendant que les sans-grade, eux, « ne pourraient pas accéder à une vie agréable, uniquement parce que d’autres ont arrêté une image particulière de ce que le monde devrait être, au lieu de se soucier d’abord de la méthode la plus efficiente pour servir le consommateur (9) ». Et M. Scott menace à mots couverts : si une localité refuse Wal-Mart, sa voisine l’accueillera. La rebelle subira alors presque tous les inconvénients de la soumise (destruction des commerces de proximité, baisse des salaires) sans profiter d’aucun de ses avantages (emplois, recettes de l’impôt foncier).

Même liberté verrouillée pour les sous-traitants. Tel un Gosplan privé, le plus gros détaillant du monde peut déterminer les prix de ses fournisseurs, les salaires qu’ils versent, leurs délais de livraison. A eux ensuite de se débrouiller, d’employer des clandestins, d’aller se fournir en Chine. Qu’un « accident » survienne, et Wal-Mart pourra toujours prétendre que ce n’est pas directement son affaire, qu’elle est bien sûr outrée d’apprendre ce qui s’est passé… Mais quelle multinationale se comporte différemment ? Aux Etats-Unis, Sanofi Aventis sous-traite par exemple son nettoyage à une entreprise qui sous-paie ses salariés, ne leur procure aucune assurance-maladie et combat leur droit syndical. Wal-Mart va juste un peu plus loin que la plupart des autres : « Selon le journal mexicain La Jornada, certains [de ses] fournisseurs sont contraints de laisser leur puissant donneur d’ordres fouiller dans leurs comptes pour traquer les “coûts superflus” (10). »

Wal-Mart n’est au fond que le symptôme d’un mal qui va. Chaque fois que le droit syndical est attaqué, que les protections des salariés sont rognées, qu’un accord de libre-échange accroît l’insécurité sociale, que les politiques publiques deviennent l’ombre portée des choix des multinationales, que l’individualisme du consommateur supplante la solidarité des producteurs, alors, chaque fois, Wal-Mart avance…

Serge Halimi.

 

(1) The Wall Street Journal, 3 décembre 2005.

(2) Par exemple, MM. Michael Deaver, qui conseilla le président républicain Ronald Reagan, et Thomas Mc Larty, qui fit de même avec le président William Clinton. Sur les techniques qu’ils ont employées et auxquelles ils ont recours en ce moment, lire « Faiseurs d’élections made in USA », Le Monde diplomatique, août 1999.

(3) Anecdote racontée par George H. Bush lorsqu’il remit, en mars 1992, la Presidential Medal of Freedom à Sam Walton.

(4) Mme Hillary Clinton a appartenu au conseil d’administration de Wal-Mart entre 1986 et 1992.

(5) Steven Greenhouse, « Wal-Mart, driving workers and supermarkets crazy », The New York Times, 19 octobre 2003.

(6) The Wall Street Journal Europe, 7-9 novembre 2003.

(7) International Herald Tribune, 11 mars 2005.

(8) Lire Thomas Frank, Le Marché de droit divin. Capitalisme sauvage et populisme de marché, Agone, Marseille, 2003.

(9) Cité par le Financial Times, 6 juillet 2004.

(10) Dans Walter Bouvais et David Garcia, Multinationales 2005, Danger public, Paris, 2005, p. 325.

Indicateurs économiques mondiaux

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LES PRINCIPAUX PAYS PRODUCTEURS DE PÉTROLE EN 2004 :

Production pétrole

Jusqu’à aujourd’hui, l’augmentation de la consommation de pétrole a pu être compensée par une augmentation équivalente de la production. Même si des tensions commencent à apparaître, comme l’a montré la hausse du prix du brut en 2004/2005.

Les pays qui ont fourni le plus gros effort depuis 10 ans ne sont pas ceux de l’OPEP (Organisation des Pays Exportateurs de Pétrole : Venezuela, Arabie Saoudite, Emirats Arabes Unis, Iran, Irak, Koweit, Qatar, Nigéria, Lybie, Algérie, Indonésie), qui, avec 80% des réserves mondiales, ne produisent en 2003 que 37% du pétrole extrait dans le monde. Globalement, la production OPEP a même légèrement diminué. Il y a deux raisons principales à cela :

- En 1982, à la suite d’un contre-choc pétrolier très violent, les prix du pétrole ont fortement baissé. L’OPEP a décidé cette année-là de mettre en place sa politique de quotas, c’est-à-dire d’attribuer à chacun de ses membres un volume de production de brut à ne pas dépasser. Cela dans le but de contrôler la production et donc les prix et de préserver ses réserves pour les générations futures. Cette politique a été dans l’ensemble efficace. Elle a permis à l’OPEP de moins puiser dans ses réserves que les pays non-OPEP, tout en maintenant une relative stabilité des prix.

- Certains pays de l’OPEP, notamment ceux de la péninsule arabique et l’Iraq, possèdent des réserves très importantes. Mais leurs capacités de production ont peu évolué depuis au moins 20 ans. Pour les augmenter, il faudrait des investissements très lourds qui, pour l’instant, n’ont pas été engagés. Cela se traduit par le fait que pour beaucoup d’entre eux, leur année de production maximale se situe à la fin des années 90.
A l’inverse, l’exploration et le développement de nouveaux gisements ont fortement progressé dans plusieurs zones non-OPEP (autour de la mer Caspienne, dans les grands fonds atlantiques au Brésil et en Angola, …).

D’autres pays, membres de l’OPEP (Indonésie) ou pas (Etats-Unis, Norvège, Royaume-Uni, Egypte) ont vu leur production baisser sur les dix dernières années ou vers la fin des années 1990. Pour eux, on a affaire à un problème de déclin des réserves : ces pays ont probablement atteint un pic de production (1970 aux Etats-Unis, 1996 en Indonésie et en Egypte, 1999 au Royaume-Uni et 2000 en Norvège) qu’ils ne pourront plus jamais dépasser. Leur production va peu à peu décroître dans les années à venir. Ces pays ont sans doute atteint leur pic de Hubbert local.

 

LES PRINCIPAUX PAYS CONSOMMATEUR DE PÉTROLE EN 2004 :

conso pétrole

barril par an

Les principaux pays consommateurs sont, sans surprise, les pays développés d’Amérique du Nord, d’Europe et d’Asie. Champions de la consommation de pétrole : les Etats-Unis. Avec un peu moins de 5 % de la population mondiale, ils consomment le quart du pétrole produit chaque année. Et leur consommation ne ralentit pas : + 16 % en 10 ans entre 1993 et 2003, à peu près la moyenne mondiale.

Parmi les pays développés, on distingue des gros consommateurs par habitant (Etats-Unis, Canada, Pays-Bas et Belgique) et des consommateurs plus raisonnables, comme les grands pays européens, dont chaque habitant consomme en moyenne 2 fois moins de pétrole que les plus demandeurs.

En Asie, c’est l’explosion de la consommation. La Chine a presque doublé la sienne en 10 ans et est devenue le deuxième consommateur mondial, et elle ne s’arrêtera pas là ; avec seulement 1,8 barril par an par habitant elle peut-encore largement augmenter sa consommation moyenne avant de commencer à approcher celles des grands pays développés qui sont au dessus de 10 barrils par an et par habitant. Par exemple si la consommation chinoise était doublée à 3,6 barrils par an (largement en dessous de la moyenne des pays développés) par habitant, avec une consommation de 12.800.000 barrils par jour, une part mondiale de 15% de la consommation de pétrole, alors il faudrait qu’un pays comme l’Irak quadruple sa production de pétrole. L’Inde consomme encore moins de pétrole par habitant que la Chine avec seulement 0,8 barril, elle a aussi presque doublé sa consommation de pétrole ces 10 dernières années devenant le 6è consommateur mondial et on voit qu’elle pourrait aussi augmenter grandement sa consommation afin d’assûrer son développement. Durant cette période, la consommation de l’ensemble de la zone Asie-Pacifique a dépassé celle de la zone Amérique du Nord. Avec + 39 % d’augmentation en moyenne en 10 ans, l’Asie fait figure de nouvel ogre pétrolier. Mais qui pourrait blâmer ces pays en développement de vouloir offrir à leurs populations le même confort que dans les pays riches ? D’autant qu’en moyenne, un chinois consomme 15 fois moins de pétrole qu’un américain et un indien 30 fois moins.

En 1980, année du deuxième choc pétrolier après la chute du Shah en Iran, la consommation mondiale de pétrole est d’environ 63.000.000 de barrils par jour. En 2004 elle est d’environ 82.500.000 barrils par jour. La consommation de pétrole dans le monde entre 1980 et 2004 a donc augmenté de 30% environ.

Des inégalités flagrantes:

La consommation moyenne mondiale de barrils de pétrole par an et par habitant est de 5 environ. Environ 20% de la population mondiale sont largement au dessus de cette moyenne, ils représentent environ les 2/3 de la consommation mondiale de pétrole et la consommation moyenne de ce groupe de privilégié est environ 3 fois la moyenne mondiale (15 barrils par an par habitant). Corrélativement environ 80% de la population se trouve en dessous de cette moyenne mondiale de 5 barrils par an et par habitant, ils se contentent d’environ 1/3 de la consommation mondiale de pétrole et la consommation moyenne de ce groupe est en dessous de la moitié de la moyenne mondiale (1,8 barrils par an par habitant). En gardant à l’esprit que ce ne sont que des moyennes donc qu’elles cachent des écarts importants, on imagine le décalage entre les pays les mieux placés et ceux le moins bien placés par rapport à la consommation annuelle de barril par habitant.

 

LE P.I.B. DES PRINCIPAUX PAYS :

PIB

Il n’y a pas de grande surprise, dans ce tableau on retrouve la quasi totalité des pays les plus grands consommateurs de pétrole, et évidemment aux premières places. Ce qui parait tout à fait logique vu la place centrale qu’occupe le pétrole dans des secteurs clé comme le transport.

Les pays les plus riches produisent environ 80% du PIB mondial pour 20% de la population mondiale environ. Inversement pour les pays les plus pauvres, 80% de la population mondiale se partage les 20% de PIB mondial restant environ.

 

LA POPULATION DES PAYS LES PLUS PEUPLÉS :

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