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Indicateurs économiques des USA

 

 

 

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Au Vietnam, l’« agent orange » tue encore

 

 

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Entre 1961 et 1971, l’armée américaine a procédé à des épandages massifs de défoliants sur le Vietnam. Il s’agissait de raser le couvert végétal pour empêcher l’adversaire de s’y camoufler, et de détruire les récoltes pour affamer les populations et les combattants. Ce second objectif était explicite : alors que « les opérations de guérilla dépendent étroitement des récoltes locales pour leur approvisionnement », « les agents antiplantes possèdent un haut potentiel offensif pour détruire ou limiter la production de nourriture  (1)… ».

Ces défoliants comprenaient essentiellement de l’« agent orange » – lequel contenait de la dioxine, un produit chimique particulièrement toxique. La quantité de défoliants déversés a été réestimée en 2003 par une équipe de chercheurs américains à 77 millions de litres, et celle de la dioxine à près de 400 kg, un chiffre considérable  (2). La superficie concernée atteint 2,6 millions d’hectares (ces surfaces ont été « traitées » en moyenne cinq fois, certaines zones ayant reçu jusqu’à dix épandages successifs). Cela représente 10 % de la superficie du Vietnam du Sud et 50 % des forêts de mangrove. Au total, entre 2,1 et 4,8 millions de personnes vivant dans 20 000 villages ont été directement affectées. A titre de comparaison, lors de l’accident de Seveso  (3), quelques centaines de grammes de dioxine (probablement moins de 2 kg) se sont répandus pendant vingt minutes sur 1 800 hectares où vivaient 37 000 personnes.

Ce fut, à l’époque, une catastrophe sanitaire et environnementale pour le Vietnam ; cela en est encore une actuellement, car la dioxine, produit chimique très stable, ne se dégrade que lentement, et s’intègre dans la chaîne alimentaire. Ses effets persistent donc dans l’environnement et affectent les habitants des zones sinistrées  (4). Depuis quelques années, les dirigeants vietnamiens, les autorités locales, les associations humanitaires et organisations non gouvernementales (ONG) intervenant sur le terrain – comme la Croix-Rouge vietnamienne – ont pris conscience de ce problème majeur de développement aux multiples facettes  (5) : humanitaire et sanitaire, socio-économique, environnementale, politique et juridique  (6).

Trente ans après l’arrêt des épandages, l’agent orange continue de provoquer des décès, des pathologies d’une extrême gravité, des malformations à la naissance (handicaps physiques et mentaux, membres ou organes surnuméraires ou déficitaires, lésions nerveuses irréversibles, etc.). La Croix-Rouge vietnamienne estime le nombre des victimes à environ 1 million.

Certes, le lien de causalité entre la dioxine et certaines pathologies n’est pas toujours scientifiquement établi. Mais des recherches menées aux Etats-Unis sur les vétérans américains de la guerre du Vietnam ont démontré que la dioxine était responsable de plusieurs pathologies aiguës ou chroniques, notamment de différents types de cancer  (7). Au Vietnam, les études généalogiques confirment que les familles dont un ascendant a subi les épandages sont particulièrement affectées par des avortements spontanés et des malformations congénitales.

Toute la population est désormais concernée : du fait des brassages liés aux migrations, le Nord comme le Sud sont touchés. De nombreuses familles ont au moins un de leurs membres handicapé, adulte ou enfant, à qui il faut fournir des soins médicaux et chirurgicaux, une rééducation appropriée, des prothèses, un fauteuil roulant et autres matériels adaptés.

Sur le plan psychologique, les conséquences de l’agent orange se traduisent par un « traumatisme collectif » qui touche l’ensemble du tissu culturel et social. Le handicap peut être perçu par l’entourage comme la manifestation d’un mauvais sort ou la conséquence d’une « faute », d’où des manifestations de rejet des malades par la communauté villageoise. Les victimes ont alors un statut social minoré, qui s’étend aux autres membres de la famille : eux aussi rejetés, les frères et sœurs en bonne santé ne peuvent se marier, etc. De plus, sur les hauts plateaux du centre du Vietnam, région particulièrement touchée par les épandages, vivent des populations dont la culture accorde une place importante à la nature (la forêt, l’eau, etc.) : avec la dégradation ou la destruction des écosystèmes dues à la défoliation, leur univers de référence s’est écroulé.

Les répercussions économiques se révèlent énormes, et la force de travail est affectée. Les adultes jouissant d’une bonne santé doivent consacrer une partie plus ou moins importante de leur temps à s’occuper de leurs proches handicapés. Les enfants malades ont des difficultés à être scolarisés. Les revenus des familles sont réduits, et le coût des soins médicaux aggrave leur situation. Une enquête menée en 2001 dans la province de Quang Tri (en bordure du 17e parallèle, zone particulièrement défoliée) a montré que le revenu par tête des familles comprenant au moins un membre handicapé est moitié moindre que celui des familles non atteintes, et que les dépenses médicales par tête y sont supérieures de 30 %  (8).

Il faut alors mettre en place des dispositifs d’aide pour favoriser l’insertion des victimes dans la vie économique et sociale, et leur donner les moyens de subvenir à leurs besoins de base. Il peut s’agir de la formation à certains métiers, exigeant l’adaptation des postes de travail, ou d’un appui à l’accroissement des revenus dans les familles, par exemple par la fourniture d’animaux d’élevage (truies, vaches, bufflesses).

Face à ces problèmes, les autorités vietnamiennes ne restent pas inactives. Le gouvernement fournit ainsi à certaines victimes des allocations allant de 5 à 10 euros par mois (indépendamment des aides éventuellement apportées par les provinces et les districts). C’est peu, même en tenant compte du niveau de vie moyen (530 euros par habitant et par an). Et pourtant, cela représente un budget considérable (quelque 50 millions d’euros, soit 0,5 % des dépenses publiques).

En matière d’environnement, et même si les taux de dioxine dans le sol sont heureusement faibles, des régions entières demeurent impraticables pour les agriculteurs. Une végétation très pauvre, appelée au Vietnam « herbe américaine », recouvre encore les zones d’épandage. Les sols perdus pour les activités humaines doivent être réhabilités, rendus à nouveau aptes à la culture, les forêts et les mangroves doivent être reboisées.

De plus, il subsiste des zones polluées, les hot spots, où l’on trouve de la dioxine à des taux élevés dans le sol ou les sédiments, et dans certains lacs. Ce sont les régions où ont été effectués les épandages les plus massifs (vallée de A Luoi à l’ouest de Hué, près de la frontière laotienne, par exemple), ou encore les espaces de stockage, comme certains aérodromes et leurs abords, où les avions achevaient de larguer leur cargaison avant d’atterrir au retour de missions (Bien Hoa, Da Nang, Hô Chi Minh-Ville, etc.). Dans ces zones, la dioxine a des conséquences sur la santé des animaux et peut se retrouver dans certains aliments (poissons, crevettes, poulets, canards, porcs). On peut aussi la détecter dans le lait maternel, du fait de son recyclage dans la chaîne alimentaire. Des mesures doivent être prises pour protéger les populations et leurs activités économiques : une décontamination s’impose, les populations doivent être informées et éventuellement déplacées.

Face à l’ampleur du désastre, la question de fond reste celle des responsabilités. Un tournant a été pris avec la création à Hanoï, le 10 janvier 2004, de l’Association vietnamienne des victimes de l’agent orange/dioxine  (9). Dès sa création, cette association et des victimes ont déposé (30 janvier) devant la cour de justice du district est de New York une plainte contre les 36 entreprises ayant fabriqué l’agent orange pour l’armée américaine  (10). Parmi ces sociétés, les célèbres Monsanto  (11) et Dow Chemical. Les motifs juridiques sont nombreux : violations des lois internationales, crimes de guerre, fabrication de produits dangereux, dommages tant involontaires qu’intentionnels, enrichissement abusif, etc. Les plaignants réclament des dommages et intérêts pour les lésions personnelles subies, les morts, les naissances d’enfants malformés, ainsi que pour la nécessaire décontamination de l’environnement et la restitution des profits. Pour l’instant, cette plainte, examinée uniquement du point de vue de sa recevabilité, a été rejetée par le tribunal, en première instance, le 10 mars dernier.

Les plaignants ont aussitôt interjeté appel, leur objectif étant non seulement d’obtenir réparation pour les souffrances endurées, mais aussi de voir la « communauté internationale », et notamment les Etats-Unis, réparer un scandaleux oubli de l’histoire « officielle ». Dans cet esprit, ce procès ne peut être qu’un premier pas, car, au-delà des victimes et des entreprises chimiques, des épandages d’agent orange concernent avant tout et surtout deux Etats, les Etats-Unis et le Vietnam, le premier ayant commis un crime de guerre, le second ayant été atteint dans sa population et dans sa terre. Elle pose donc les questions de l’efficacité du droit humanitaire et de l’impérieuse nécessité de réparer les dommages de guerre.

Francis Gendreau.

(1) Quartier général du ministère des armées, « Training circular no 3-16. Employment of riot control agents flame, smoke, antiplant agents, and personnel detectors in counterguerilla operations », Washington DC, avril 1969.

(2) Lire Jeanne Mager Stellman et al., « The extent and patterns of usage of agent orange and other herbicides in Vietnam », Nature, Londres, 17 avril 2003.

(3) Ville située en Italie, près de Milan, où un accident se produisit en juillet 1976 à l’usine Icmesa, dans un réacteur chimique produisant du chlorophénol, avec émission d’un nuage de vapeurs contenant de la dioxine.

(4) Lire Schofield Coryell, « Au Vietnam, l’agent orange tue encore », Le Monde diplomatique, mars 2002.

(5) Dans cette perspective, l’AAFV a organisé une conférence internationale à Paris au Sénat, les 11 et 12 mars 2005, et a publié un ouvrage, L’agent orange au Vietnam. Crime d’hier, tragédie d’aujourd’hui, Tirésias, Paris, 2005.

(6) Lire Monique Chemillier-Gendreau, « Dommages de guerre à géométrie variable », Le Monde diplomatique, octobre 2003.

(7) Le gouvernement des Etats-Unis n’a jamais reconnu sa responsabilité, non seulement vis-à-vis de ses vétérans (lire Howard Zinn, « L’ultime trahison », Le Monde diplomatique, avril 2004), mais aussi vis-à-vis des victimes vietnamiennes.

(8) Voir Michael G. Palmer, « The legacy of agent orange : empirical evidence from central Vietnam », Social Science and Medicine, Leicester, Royaume-Uni, no 60, mars 2005.

(9) www.vava.org.vn
(10) Le texte de cette plainte est disponible sur le site www.nnn.se/vietnam/e nviron.tm, dans la rubrique « Open Forum ».

(11) C’est aussi Monsanto qui fabrique le Roundup Ultra, le défoliant utilisé en Colombie.

 

La prison américaine, reflet des maux d’une société déréglée

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Les Etats-Unis, « land of the free », comptent aujourd’hui plus de 2 millions de prisonniers, ce qui représente le taux d’emprisonnement le plus élevé au monde, à l’exception peut-être de la Russie. La première puissance du monde a manifestement choisi l’emprisonnement comme remède à tous ses maux. 2 millions de prisonniers, 2 millions d’histoires, chacune racontant un aspect du marasme social américain.

Tout d’abord, 250 000 prisonniers, soit un huitième de la population carcérale, sont des vétérans de guerre (Corée, Vietnam, Irak). Lorsque les troupes américaines sont revenues du Vietnam, elles furent accueillis dans les aéroports par des jets de pierre. Des innocents étaient lapidés alors que les vrais responsables/meurtriers de l’administration Nixon dormaient sur leurs deux oreilles. Ces vétérans qui sortaient d’une guerre très éprouvante sur le plan moral n’ont pas eu accès aux soins psychologiques dont ils avaient grand besoin. De plus, une grande partie des vétérans s’étaient engagés dans l’armée car c’était le seul moyen pour eux d’échapper à la misère. Lorsqu’ils étaient de retour aux Etats-Unis, un pays dont l’aide sociale laisse à désirer, ils furent confrontés de nouveau à la pauvreté, qui les mena au crime. Les guerres sales et irresponsables menées par le gouvernement à travers les décennies, couplées à leur incapacité à s’occuper convenablement des vétérans, est l’une des nombreuses causes de la population carcérale grandissante.

Plus de 55% des prisonniers aux Etats-Unis sont des blacks, le plus souvent incarcérés pour des délits mineurs, le plus souvent victimes de la discrimination raciale dans les tribunaux. Nul besoin de chercher trop loin pour trouver un exemple de cette discrimination. Un tiers des prisonniers est enfermé pour des délits de drogue. La loi américaine réserve la même peine pour un individu en possession de 500g de poudre que pour un individu en possession de 5g de crack, alors que le crack et la poudre ont des effets nocifs identiques. Cette disparité injuste et raciste, ce ratio démesuré de 100 contre 1, existe depuis 15 ans. Du coup, malgré des consommations de drogue relativement égales entre les noirs et les blancs, ce sont bien les minorités ethniques qui sont désavantagées par cette politique. Il existe des traitements médicaux pour aider les drogués à vaincre leur dépendance, mais la voie privilégiée est celle des 10 ans d’emprisonnement.

C’est bien connu, les Etats-Unis sont le pays de l’ultra-libéralisme à tout va, du corporatisme sauvage et sans limites, de la démocratie du plus riche… Depuis le début des années Reagan en 1980, les lois visant à limiter les pratiques corporatistes furent supprimés petit à petit, donnant aux grands trusts et multinationales un pouvoir illimité, un contrôle absolu sur les moyens de productions et l’accès à l’emploi. Conséquence directe : salaire minimum en baisse, l’obligation pour le travailleur américain de travailler plus de 70 heures par semaine pour subvenir aux besoins les plus basiques de sa famille, pauvreté et fracture sociale grandissantes, perte d’assurance maladie (50 millions d’Américains aujourd’hui n’ont aucune assurance maladie ! On laisse crever des personnes dont le seul crime est de ne pas avoir assez pour payer leur opération)… De plus, un nombre incalculable d’emplois furent supprimés dans des périodes aux profits records pour les entreprises, envoyant les travailleurs vers l’alcoolisme, le crime, la violence conjugale, voire le suicide. Un véritable acte de terrorisme économique qui envoie le travailleur vers une mort lente dans une société où c’est du chacun pour soi. Aujourd’hui le taux de pauvreté aux Etats-Unis s’élève à 19%. A titre de comparaison, celui en France, pays nettement moins riche et productif, est de 7.5%. Les Etats-Unis champion du monde industrialisé de la pauvreté, franchement chapeau bas !

Enfin, comment parler de prison américaine sans parler de goulag américain. Le treizième amendement n’a pas aboli l’esclavage mais l’a limité à ceux ayant commis des délits. Victoria’s Secret, TWA, Microsoft, IBM… Ces entreprises font partie de celles ayant augmenté leurs profits en employant de la main d’œuvre carcérale payée parfois 11 cents par heure ! Un autre exemple des pratiques corporatistes barbares. Dans son livre « Le goulag américain – le travail forcé aux Etats-Unis », Daniel Burton Rose nous dresse un portrait de l’esclavage moderne. Le code du travail n’est absolument pas appliqué, il n’existe ni salaire minimum ni droit de grève. Les conditions d’hygiène et de sécurité sont loin d’être respectées. Je vous laisse sur ces deux passages du livre de M. Burton Rose, recueil d’articles parus dans  » Prison Legal News « , une revue rédigée par des détenus américains résistant au système qui les opprime durement :

 » Des délinquants emprisonnés pour de courtes peines, représentent une population idéale pour un travail mortellement dangereux (déchets toxiques etc…)…  »

 » Six heures après le début de la grève, la prison fut bouclée, les cellules des prisonniers fouillées et les meneurs supposés envoyés en isolement disciplinaire (SHU). Les prisonniers furent encore plus nombreux à refuser de travailler. L’administration en profita pour créer une seconde SHU afin d’y loger les grévistes, les prisonniers y étant placés explicitement pour avoir refuser de travailler. La seule manière pour eux de ne plus être confinés dans l’isolement 24h/24 était d’accepter de retourner travailler. Il est important de noter que les prisonniers demandaient en gros le retour aux conditions d’avant 1994 « 

Le travail dans les prisons des États-Unis : un grand négoce ou une nouvelle forme d’esclavage ?

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Le travail dans les prisons des États-Unis :
un grand négoce ou une nouvelle forme d’esclavage ?

 

Revue Koeyu

 

Les organismes de défense des droits de l’homme, politiques et sociaux, dénoncent ce qu’ils appellent une nouvelle forme d’exploitation inhumaine aux États-Unis, où, assurent-ils, la population carcérale atteint les deux millions d’internés, dont la grande majorité, des Noirs et des Hispaniques, travaillent pour les industries, pour quelques centimes.

Pour les magnats qui ont investi dans les industries des prisons, il s’agit d’une poule aux œufs d’or. Là-bas, il n’y a pas de grèves, ils n’ont à payer aucune assurance chômage, pas de congés et aucun travail compensatoire. Les prisonniers sont « full time », ils ne risquent pas d’arriver en retard ou de s’absenter pour raisons familiales ; en outre, si la paie de 25 centimes par heure ne leur convient pas et s’ils refusent de travailler, ils sont enfermés dans des cellules d’isolement. Au total, le pays compte environ deux millions d’inculpés dans les prisons des États, fédérales et privées. Selon le California Prison Focus, « aucune autre société dans l’histoire humaine n’a jamais emprisonné autant de ses propres citoyens ». Les chiffres indiquent que les États-Unis ont emprisonné plus de personnes que n’importe quel autre pays : un demi-million de plus que la Chine, dont la population est cependant cinq fois plus élevée que celle des États-Unis. Les statistiques montrent que 25 % du total des prisonniers dans le monde sont internés aux États-Unis, alors que ceux-ci ne représentent que 5 % de la population mondiale. De moins de 300 000 prisonniers en 1972, la population carcérale est passée à 2 millions en 2000. En 1990, elle était d’un million. Il y a dix ans, il n’y avait que cinq prisons privées dans le pays, avec une population pénitentiaire de 2000 prisonniers ; actuellement, elles sont au nombre de 100, avec 62 000 lits occupés par des prisonniers. On s’attend que pour la prochaine décennie, ce nombre atteigne 360 000 lits, selon les rapports.

Que s’est-il passé ces dix dernières années ? Pourquoi y a-t-il tant de prisonniers ?
« Le recrutement privé de prisonniers pour travailler incite à emprisonner les gens. Les prisons dépendent des revenus ainsi engendrés. Les actionnaires des sociétés qui s’enrichissent grâce au travail des prisonniers intriguent pour la prolongation des peines, qui leur permettent de développer leur main d’oeuvre. Le système se nourrit lui-même », lit-on dans une étude du Parti ouvrier progressiste, qui accuse l’Industrie des prisons d’être « une copie de l’Allemagne nazie par rapport au travail obligatoire et aux camps de concentration ».

Le Complexe de l’Industrie des prisons est une des industries dont la croissance est la plus élevée aux États-Unis d’Amérique du Nord, et ses investissements sont cotés à Wall Street. « Cette industrie multimillionnaire a ses propres expositions commerciales, ses conventions, ses sites web, ses catalogues pour commandes par correspondance et par Internet. Il y a également des campagnes directes d’annonces, des sociétés d’architecture, des entreprises de construction, de cabinets d’investisseurs de Wall Street, des sociétés d’approvisionnement en plomberie, des sociétés qui fournissent des repas, du matériel de sécurité à l’épreuve des balles, des cellules capitonnées d’une grande variété de couleurs ».

D’après le Left Business Observer, l’Industrie fédérale des prisons produit 100 % de l’ensemble des casques militaires, porte-munitions, gilets pare-balles, cartes d’identité, chemises et pantalons, tentes et gourdes. Outre le matériel de guerre, les travailleurs des prisons produisent 98 % du marché entier des services d’assemblage d’équipements, 93 % des peintures et pinceaux des peintres, 92 % de l’ensemble des services d’aménagement de cuisines, 46 % de tous les équipements personnels, 36 % des ustensiles ménagers, 30 % des aides auditives, micros et haut-parleurs, 21 % de l’ensemble des meubles de bureau. Des pièces d’avions, du matériel médical et bien d’autres choses encore : cela va même jusqu’à l’élevage de chiens pour guider les aveugles.

Sous le crime croît la population carcérale
Selon les organismes de défense des droits de l’homme, les facteurs qui augmentent le potentiel de bénéfices pour ceux qui investissent dans le Complexe industriel des prisons sont les suivants :

- L’emprisonnement de délinquants pour des crimes non violents et l’imposition de longues peines de prison pour la possession de quantités microscopiques de drogues illégales. La loi fédérale exige cinq ans de prison, sans droit à la libération sur parole, pour la possession de 5 grammes de crack ou de 3 onces et demie d’héroïne et 10 ans pour la possession de moins de deux onces de cocaïne cristallisée ou crack. Une peine de 5 ans est imposée pour la possession de 500 grammes de cocaïne en poudre, soit 100 fois plus que la quantité de cocaïne cristallisée pour la même peine. La grande majorité de ceux qui utilisent de la cocaïne est blanche, de classe moyenne ou supérieure. Ceux qui utilisent plus le crack sont les Noirs et les Latinos. Au Texas, on peut être condamné à jusqu’à deux ans de prison pour la possession de quatre onces de marijuana. Ici à New York, la loi antidrogue promulguée en 1973 par Nelson Rockefeller impose une peine obligatoire qui va de 15 ans à la perpétuité pour la possession de 4 onces de toute drogue illicite.

- La promulgation, dans treize États, de la « trois chefs d’accusation » {prison à perpétuité pour toute personne convaincue de trois félonies}, a nécessité la construction de 20 nouvelles prisons. Un des cas les plus remarquables relatifs à cette mesure est celui d’un prisonnier qui, pour avoir volé une voiture et deux bicyclettes, a reçu trois peines de 25 ans.

- L’allongement des peines

- La promulgation de lois qui exigent des peines minimales, quelles que soient les circonstances

- La grande expansion du travail des prisonniers, qui procure des bénéfices incitant à emprisonner davantage de gens, pour des périodes plus longues

- L’augmentation des sanctions contre ceux qui sont déjà prisonniers pour prolonger leurs peines au-delà de la peine initiale.

 

Histoire du travail dans les prisons des États-Unis

Le travail des prisonniers trouve ses racines dans l’esclavage. Depuis la Guerre civile de 1861, époque à laquelle un système de « location de prisonniers » a été mis en œuvre pour perpétuer la tradition de l’esclavage. Les esclaves libérés ont été accusés de ne pas respecter leurs obligations de métayer (travailler la terre du patron en échange d’une partie de la récolte) ou de petits larcins — très rarement prouvés — puis ils ont été « loués » pour récolter le coton, travailler dans les mines et construire des chemins de fer. En Géorgie, de 1870 à 1910, 88 % des condamnés loués étaient des Noirs.

En Alabama, 93 % des mineurs « loués » étaient des Noirs. Au Mississippi, une grande exploitation de prisonniers, semblable aux anciennes haciendas esclavagistes, a remplacé le système de location de condamnés. L’infâme hacienda Parchman a existé jusqu’en 1972. Pendant la période qui a suivi la Guerre civile, les lois Jim Crow de ségrégation raciale ont été imposées dans tous les États, décrétant par mandat la ségrégation dans les écoles, les logements, les mariages et de nombreux autres aspects de la vie.

« Aujourd’hui, un nouvel ensemble de lois, à caractère raciste marqué, impose le travail d’esclave et les ateliers de la faim dans le système pénal de justice, par l’intermédiaire de ce que l’on appelle le Complexe industriel des prisons », selon l’analyse du Left Business Observer. Qui investit ? Au moins 37 États ont légalisé le recrutement de prisonniers par des sociétés privées, qui montent leurs opérations au sein des prisons des États. Sur la liste des entreprises clientes figure la fine fleur des entreprises des États-Unis : IBM, Boeing, Motorola, Microsoft, AT&T, Wireless, Texas Instrument, Dell, Compaq, Honeywell, Hewlett-Packard, Nortel, Lucent Technologies, 3Com, Intel, Northerm Telecom, TWA, Nordstrom, Revon, Macy’s, Pierre Cardin, Target Stores, et beaucoup d’autres encore. Toutes ces sociétés sont enthousiasmées par le boom économique engendré par le travail des prisonniers. Rien qu’entre 1980 et 1994, les gains produits sont passés de 392 millions à 1,31 milliard.

Les travailleurs internés dans les prisons d’État reçoivent généralement le salaire minimum, mais dans certains États comme le Colorado, les salaires atteignent 2 dollars l’heure. Dans les prisons privées, la rémunération peut être de 17 centimes de l’heure pour un maximum de six heures par jour, ce qui donne un salaire de 20 dollars par mois. Le maximum sur l’échelle des salaires est celui versé à la prison CCA du Tennessee, qui est de 50 centimes de l’heure pour un travail qualifié de « highly skilled positions », poste hautement qualifié. Avec de tels prix, il n’est pas surprenant que les prisonniers considèrent comme très généreux les salaires versés dans les prisons fédérales.

« Là, tu peux gagner 1,25 dollar de l’heure et travailler huit heures par jour, parfois faire des heures supplémentaires. On peut envoyer chez soi jusqu’à 200 ou 300 dollars par mois ». Grâce au travail dans les prisons, les États-Unis sont de nouveau attrayants pour les investissements dans des travaux qui n’étaient conçus que pour le Tiers Monde. Une société qui opérait dans une maquiladora du Mexique a arrêté toutes ses activités pour les transférer vers la prison de l’État de Californie, à San Quenton. Au Texas, une usine a renvoyé ses 150 travailleurs et engagé les services d’ouvriers/prisonniers de la prison privée de Lockhart, Texas, où sont également assemblés des circuits imprimés pour des sociétés comme IBM et Compaq. Le représentant de l’État de l’Orégon, Kevin Mannix, a exhorté il y a peu la société Nike à rapatrier sa production d’Indonésie vers son État natal, en précisant aux fabricants de chaussures qu’ils « n’auraient pas de frais de transport ; nous vous offrons le travail compétitif de la prison (ici) ».

Les prisons privées
La privatisation des prisons a commencé à prendre de l’ampleur en 1980, sous les gouvernements de Ronald Reagan et de Bush père, mais elle a atteint sa croissance maximale en 1990, sous Bill Clinton, quand les actions de Wall Street se vendaient comme des petits pains. Le programme de Clinton en faveur de la réduction du personnel fédéral a amené le Département de la Justice à sous-traiter à des sociétés de prisons privées l’emprisonnement des travailleurs sans papiers et des prisonniers de haute sécurité. Les prisons privées représentent le secteur le plus puissant du Complexe industriel des prisons.

On compte quelque 18 sociétés gardant 10.000 prisonniers dans 27 États. Les deux plus grandes sont la Corporation correctionnelle d’Amérique (CCA) et la Wackenhut, qui contrôlent 75 %. Une prison privée reçoit un montant garanti d’argent pour chaque prisonnier, indépendamment de ce que coûte l’entretien du prisonnier. D’après l’administrateur des prisons privées de Virginie, Rusell Boraas, le « secret de l’eploitation à faible coût est d’avoir un nombre minimum de gardes pour un nombre maximum de prisonniers ». La CCA possède une prison ultramoderne à Lawrenceville, en Virginie, dans laquelle cinq gardiens assure le tour de jour et deux le tout de nuit, pour 750 prisonniers. Dans les prisons privées, on déduit des peines « le temps de bonne conduite » mais en cas d’infraction, on ajoute 30 jours aux peines, en d’autres termes, davantage de profits pour la CCA. D’après une étude des prisons au Nouveau-Mexique, on a découvert que des prisonnières de la CCA avaient perdu en moyenne huit fois plus de « temps de bonne conduite » que dans les prisons exploitées par l’État.

Importation et exportation de prisonniers
Le profit est tel aujourd’hui qu’il existe un nouveau négoce : l’importation de prisonniers condamnés à de longues peines, c’est-à-dire, les pires criminels. Tandis qu’un juge fédéral décidait que la surpopulation des prisons du Texas était un châtiment cruel et exceptionnel, la CCA signait des accords avec les alguaciles (autorités locales) de comtés pauvres en vue d’y construire et d’y exploiter de nouvelles prisons, et de se partager les bénéfices.

D’après l’Atlantic Monthly (décembre 1998), ce programme a été soutenu par des investisseurs de Merrill-Lynch, Shearson -Lehman, American Express et Allstate, et l’opération s’est répandue dans toute la région rurale du Texas. Le gouverneur Ann Richards a suivi l’exemple de Mario Cuomo à New York et construit tant de prisons d’État qu’elle a noyé le marché, ce qui a réduit les bénéfices des prisons privées.

Étant donné qu’une loi signée par Clinton en 1996, —qui a mis fin aux supervisions et aux décisions par les tribunaux— a entraîné un encombrement des prisons et l’apparition de conditions de violence et d’insécurité, les sociétés de prisons privées du Texas ont commencé à passer des contrats avec d’autres États dont les prisons étaient très encombrées, proposant un service de « location de cellule » dans les prisons de la CCA dans les petits villages texans. La commission de l’acheteur de lits est de 2,50 à 5,50 dollars par jour. Le comté touche 1,50 dollar par prisonnier.

Statistiques

97 % des 125 000 prisonniers fédéraux sont des délinquants non violents. On estime que plus de la moitié des 623 000 détenus des prisons municipales ou des comtés sont innocents des crimes qu’on leur impute. Sur ce chiffre, la grande majorité est en attente de jugement. Deux tiers du million de prisonniers d’État ont commis des délits non violents. 16 % des deux millions de détenus souffrent de l’une ou l’autre maladie mentale.

 

Source : Rebelion (Traduit de l’espagnol par ARLAC)

 

D’où viennent les tortionnaires d’Abou Ghraib ?

 

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D’où viennent les tortionnaires d’Abou Ghraib ?

En raison de l’extension de la « guerre contre le terrorisme » et du nombre de bases militaires américaines à l’étranger, les tâches de surveillance d’un grand nombre de prisonniers de guerre, « combattants ennemis » et autres « menaces contre la sécurité » civile ont été confiées à l’armée et au corps des marines. Ce besoin nouveau de gardiens de prison a été en grande partie satisfait par la réserve de l’armée. Depuis avril 2003, plus de cinq mille gardiens de prisons civiles ont été appelés à reprendre du service dans l’armée ; selon l’Association des établissements pénitentiaires américains, ce chiffre pourrait atteindre les neuf mille (1).

Il n’existe pas d’informations officielles sur la nature exacte des emplois qui ont été assignés à ce personnel civil, mais, selon M. Mark S. Inch, le directeur du service chargé des établissements pénitentiaires et de l’internement, « pour le réserviste, il ne pourrait y avoir de synergie plus manifeste et plus importante à la réussite de sa mission que celle qui existe entre son travail comme civil dans le domaine pénitentiaire et sa tâche de surveillance des combattants ennemis incarcérés en Afghanistan, à Cuba [Guantánamo] et en Irak ».

Cette « synergie » est considérable. La 300e brigade de la police militaire, qui compte de nombreux gardiens de prison du Michigan, a été chargée de l’organisation de Camp Delta, à Guantánamo. M. John Vanatta, le sous-officier le plus haut gradé de la brigade, est le directeur du centre carcéral de Miami, dans l’Indiana. Soixante autres « responsables pénitentiaires professionnels » occupent des « postes administratifs et de direction-clés » dans le centre de détention de Guantánamo. En Afghanistan, le 327e bataillon de la police militaire, comprenant de nombreux gardiens de prison et policiers de Chicago, est actuellement chargé des opérations de détention. La 800e brigade de la police militaire, de triste notoriété, avait pour mission de « rétablir le système carcéral irakien » ainsi que de fournir le personnel de surveillance et de gestion des prisons de l’armée où sont détenus les « combattants ennemis » et les prisonniers de guerre. Le capitaine Michael McIntyre et l’adjudant Don Bowen, deux architectes du système pénitentiaire irakien, sont employés au pénitencier de Terre Haute, dans l’Indiana (2).

Parmi les soldats réservistes condamnés pour différents crimes à la prison d’Abou Ghraib, plusieurs étaient des gardiens de pénitenciers civils. M. Ivan L. « Chip » Frederick II, notamment, identifié dans le rapport Taguba – rapport d’enquête sur la 800e brigade de la police militaire – comme l’un des « meneurs » en raison de son expertise en matière de « châtiments », était gardien de prison en Virginie (3). M. Charles A. Graner Jr, que l’on voit sourire aux côtés de Mme Lynndie England derrière une pyramide de prisonniers irakiens nus, sur une photographie devenue tristement célèbre, avait commis des violences réitérées contre des détenus de l’établissement pénitentiaire d’Etat de Greene, une prison de très haute sécurité de Pennsylvanie, où il travaillait. Des rapports de l’armée indiquent qu’en mai 2003 M. Graner a été nommé à un poste de responsabilité à la prison d’Abou Ghraib en vertu de son expérience de geôlier (4).

M. Graner n’est pas le seul à qui l’on ait confié des fonctions d’autorité après qu’il eut fait l’objet d’accusations de maltraitance aux Etats-Unis. Directeur adjoint des opérations relatives aux prisons américaines en Irak en 2004, M. John J. Amstrong démissionna de son poste de commissaire des établissements pénitentiaires du Connecticut à l’issue de procès intentés par les familles de deux des deux cents détenus de cet Etat, morts après leur transfert à Wallens Ridge, une prison de très haute sécurité, en Virginie.

M. Lane McCotter est un responsable de la Management and Training Corporation, une entreprise gestionnaire de prisons privées, où il a trouvé un emploi après avoir dû démissionner de ses fonctions de directeur du département des établissements pénitentiaires de l’Utah à la suite du décès d’un prisonnier, qui avait été enchaîné nu à une chaise pendant seize heures d’affilée. Le ministre de la justice John Ashcroft a choisi M. McCotter pour diriger la réouverture des prisons irakiennes sous le commandement américain et pour former les gardiens irakiens ; à son tour, M. McCotter a choisi Abou Ghraib comme « le meilleur site de la principale prison américaine » et supervisé la réorganisation de celle-ci. Un mois à peine avant qu’il soit envoyé en Irak, le ministère de la justice, dans un rapport rédigé après le décès d’un prisonnier, déplorait le manque de soins médicaux et psychiatriques dans l’un des centres carcéraux gérés par la Management and Training Corporation (5).

Les pratiques dernièrement révélées n’ont pas seulement cours dans les prisons militaires américaines situées à l’étranger. Malgré un discours officiel qui prétend le contraire, la violence est chose courante dans les établissements pénitentiaires américains. Torture, humiliations, traitements dégradants, agressions sexuelles, attaques armées ou avec des chiens, extorsions et sports sanguinaires ont toujours fait partie de la culture du personnel pénitentiaire aux Etats-Unis.

La parfaite « normalité » des brutalités « exceptionnelles » explique pourquoi la collaboration a été facile entre réservistes et professionnels de la police militaire, comme l’indique le rapport Taguba. Cette présumée normalité explique aussi pourquoi aucune des personnes interrogées par le Federal Bureau of Investigation (FBI) n’avait constaté d’« abus » ni de « mauvais traitements » à la prison d’Abou Ghraib.

Comme le montrent les documents obtenus par l’Union américaine pour les libertés civiques, rien de ce qui a pu être constaté à Abou Ghraib – prisonniers la tête recouverte de sacs en Nylon et menottés au mur, détenus placés en isolement et étendus nus sur un sol mouillé bras et jambes écartés, prisonniers privés de sommeil, gardes frappant des détenus dans le ventre à coups de pied de manière répétée, prisonniers mis en état de choc et d’incapacité, menaces contre des proches des détenus, brûlures, stigmates – « ne s’apparentait à des mauvais traitements », car il s’agissait de procédés, pour citer les personnes interrogées dans le rapport, « qui n’étaient pas différents de (…) [ceux] que nous avons vu utiliser dans les prisons américaines ».

De fait, les photographies de la prison d’Abou Ghraib ne révélaient pas les pratiques de quelques « brebis galeuses ». Ces clichés dévoilaient le mode de fonctionnement de la prison légale, actuelle, à la pointe de la modernité. En témoigne l’essor pris ces vingt-cinq dernières années par l’incarcération en très haute sécurité, le dernier cri en matière de technologie carcérale, et sans doute le prototype d’une refonte de la prison militaire dans le cadre de la « guerre contre le terrorisme ».

Aux Etats-Unis, 6,9 millions de personnes, majoritairement des pauvres, Noirs et Hispaniques, se trouvent en détention (2,2 millions) ou en liberté surveillée, plus de la moitié d’entre elles ayant été condamnées pour des infractions sans violence liées à la drogue et à des délits économiques mineurs. Pourtant, près de 2 % de cette population font l’objet d’une ségrégation administrative, pour employer l’euphémisme consacré. Incarcérés dans des unités de sécurité fortifiées, véritables prisons dans la prison, ces détenus sont placés sous surveillance électronique et enfermés entre vingt-trois et vingt-quatre heures par jour dans des cellules minuscules et sans fenêtre, aux portes en acier, qu’ils quittent périodiquement, accompagnés par des gardes armés, pour les douches et des exercices qu’ils effectuent enchaînés et dans des cages.

En général, les prisons américaines sont fortement militarisées, dotées de structures de commandement verticales, de normes d’obéissance et d’une culture paranoïaque (« eux » et « nous ») quasiment identiques à celles qui règnent dans les rangs de l’armée. Les aspects militaristes de la surveillance carcérale se sont accentués du fait de la possibilité autorisée de plus en plus librement de recourir à la force létale, et de la présence au sein de la prison d’armes et d’équipements de surveillance électronique technologiquement sophistiqués – « détecteurs de métaux, machines à rayons X, fers, ceintures incapacitantes, “boîtes noires”, cages où les détenus sont enfermés, chaises de contrainte, Taser [armes à électrochocs], pistolets paralysants, bombes au poivre, bombes lacrymogènes, grenades au gaz, minifusils de 14 et 9 mm, carabines de 12 mm (6) ».

Dans les quartiers de très haute sécurité, la force « excessive » n’est pas seulement autorisée, elle est routinière : extraction forcée des prisonniers de leurs cellules, Taser, bombes et camisoles chimiques, pistolets paralysants, privation de sommeil et surmenage sensoriel font partie du régime carcéral normal. Le rapprochement est saisissant : la conduite de la guerre s’apparente de plus en plus au fonctionnement d’une prison de haute sécurité, et la prison fonctionne de plus en plus comme une guerre menée au nom de la sécurité.

Les droits politiques et civiques du prisonnier ont été sévèrement amputés ces dix dernières années. Les détenus qui n’ont pas accès à une aide juridique indépendante, maintenus sans communication dans des lieux secrets inaccessibles au public, sont aussi nombreux sur le territoire américain qu’à l’étranger.

Le langage sécuritaire autorise sui generis l’incarcération sous très haute sécurité en traitant ces mesures non comme un châtiment, mais comme un ensemble de procédures administratives destinées à gérer une population carcérale à haut risque. Considérées comme « ordinaires » et comme des normes acceptables de la vie carcérale, ces procédures constituaient naguère des violations du huitième amendement de la Constitution américaine, qui interdit les châtiments « cruels et inhabituels ». Les cas relevant du huitième amendement portés devant la Cour suprême constituent précisément la base juridique et linguistique des memoranda de la Maison Blanche sur l’« interrogatoire des détenus » dans le contexte de la « guerre contre le terrorisme ».

Ces rapports distinguent ce qui relève de la torture de ce qui ne constitue que des mauvais traitements ; ce qui représente une souffrance prolongée et non des blessures durables ou permanentes. Ils soulignent que pour qu’il y ait violation du huitième amendement il faut prouver une intention particulière, délibérée, d’infliger un traitement cruel ou un châtiment excessif. Ils ne font en fait que refléter une réalité sociale implacable déjà établie, dans la loi et dans la pratique, dans la prison civile, où règne en toute impunité et immunité le pouvoir de l’Etat souverain.

Avery F. Gordon.

(1) Mark S. Inch, « Twice the citizens », Corrections Today, Alexandria (Virginie), décembre 2003, p. 79 ; Dave Moniz et Peter Eisler, « US missed need for prison personnel in war plans », USA Today, New York, 24 juin 2004.

(2) Donald J. Ryder, « Military and civilian corrections : The professional bond », Corrections Today, Alexandria, décembre 2003.

(3) Article 15-6, enquête sur la 800e brigade de la police militaire (rapport Taguba), dans Mark Danner, « Torture and truth : America, Abu Ghraib and the war on terror », New York Review of Books, 2004.

(4) Cf. Paul Pierce, « Fayette reservist implicated in scandal », Pittsburgh Tribune Review, 5 mai 2004 ; Pennsylvania Abolitionists, « Currently employed SCI-Greene prison guard supervised torture of prisoners in Iraq ; PA officials covering up his PA record », 6 mai 2004 ; Sasha Abramsky, « Seeds of Abu Ghraib », The Nation, New York, 26 décembre 2005.

(5) Fox Butterfield, « Mistreatment of prisoners is called routine in the US », The New York Times, 8 mai 2004 ; Fox Butterfield et Eric Lichtblau, « Screening of prison officials is faulted by lawmakers », The New York Times, 21 mai 2004.

(6) Craig Haney, « Prison overcrowding : Harmful consequences and dysfunctional reactions », témoignage devant la Commission sur la sécurité et les mauvais traitements dans les prisons américaines.

 

L’emprisonnement des « classes dangereuses » aux Etats-Unis

 

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De l’Etat social à l’Etat carcéral

L’emprisonnement des « classes dangereuses » aux Etats-Unis

Surveiller et punir : les prisons du « monde libre » débordent, et d’abord celles des Etats-Unis. Depuis vingt ans, aggravée par le creusement des inégalités, l’exaltation de la loi et de l’ordre a débouché sur un durcissement des sanctions pénales. De manière disproportionnée, celles-ci ont surtout frappé les exclus du « rêve américain ». Car l’Etat, qui ne cesse de réduire ses budgets sociaux, se montre d’une prodigalité éperdue quand il s’agit de contrôler et d’incarcérer ceux qu’il n’a voulu ni éduquer ni soigner, ceux qu’il n’a su ni loger ni nourrir. Au nom du « réalisme » et de la lutte contre l’« insécurité », la criminalisation des « classes dangereuses » suscite les clameurs approbatrices de ceux qui, au combat contre l’injustice, préfèrent désormais la rigueur du talion. Ce « modèle américain » là se mondialise à son tour. Il séduirait même, dans certains pays européens, quelques dirigeants de gauche, alors que des punitions existent, autres que la prison (voir article page 22).

Par Loïc Wacquant

 

Comme aux plus beaux jours de l’après-guerre, les élites politiques, le patronat et les « faiseurs d’opinion » de l’Europe vouent aujourd’hui aux Etats-Unis une fascination envieuse qui tient essentiellement aux performances de leur économie. La clef de la prospérité américaine, et la porte de sortie supposée du chômage de masse, tiendrait à une formule simple : moins d’Etat. Il est vrai que les Etats-Unis – et après eux le Royaume-Uni et la Nouvelle-Zélande – ont fortement réduit leurs dépenses sociales et vigoureusement élagué les règles d’embauche et (surtout) de débauche de sorte à instituer le salariat dit « flexible » en véritable norme d’emploi, voire de citoyenneté. Les partisans de politiques néolibérales d’étranglement de l’Etat-providence ont beau jeu de souligner comment cet « assouplissement » a stimulé la production de richesses et la création d’emploi. Ils sont moins empressés d’aborder les conséquences des politiques de dumping salarial : en l’occurrence, la généralisation de l’insécurité sociale et physique, et l’accroissement vertigineux des inégalités nourrissant ségrégation, criminalité et déréliction des institutions publiques.

Mais il ne suffit pas de mesurer les coûts sociaux et humains directs du système d’insécurité sociale que les Etats-Unis offrent en « modèle » au monde (1). Encore faut-il tenir compte de son complément sociologique : le surdéveloppement des institutions qui pallient les carences de la protection sociale (safety net) en déployant dans les régions inférieures de la société un filet policier et pénal (dragnet) au maillage de plus en plus serré. Car à l’atrophie délibérée de l’Etat social correspond l’hypertrophie de l’Etat pénal : la misère et le dépérissement de l’un ont pour contrepartie directe et nécessaire la grandeur et la prospérité de l’autre. Quatre faits saillants – l’augmentation des populations incarcérées, le contrôle d’un nombre de plus en plus grand de personnes aux marges du système pénitentiaire, le gonflement spectaculaire du secteur pénal au sein des administrations fédérale et locales et un « noircissement » continu de la population détenue – caractérisent l’évolution pénale aux Etats-Unis depuis le revirement social et racial amorcé durant la décennie 70 ; ce revirement s’est produit en réponse aux avancées démocratiques provoquées par le soulèvement noir et par les mouvements populaires de protestation qui s’étaient engouffrés dans son sillage (étudiants, femmes, opposants à la guerre du Vietnam, écologistes) (2).

La croissance des populations emprisonnées aux trois paliers de l’appareil carcéral – dans les maisons d’arrêt des villes et comtés, les centrales des cinquante Etats de l’Union et les pénitenciers fédéraux – est fulgurante. Durant les années 60, la démographie pénitentiaire du pays s’était orientée à la baisse, si bien qu’en 1975 le nombre des détenus était tombé à 380 000 après une décrue lente mais régulière (d’environ 1 % par an pendant une décennie). On débattait alors de « décarcération », de peines de substitution et de réserver l’enfermement aux seuls « prédateurs dangereux » (soit 10 % à 15 % des criminels) ; d’aucuns annonçaient même avec audace le crépuscule de l’institution carcérale (3). Mais la courbe allait brusquement s’inverser puis s’envoler : dix ans plus tard, les effectifs des personnes emprisonnées avaient bondi à 740 000 avant de dépasser 1,6 million en 1995. Pour la décennie 90, leur rythme de croissance s’établit à 8 % par an.

Ce triplement en quinze ans est un phénomène sans précédent dans une société démocratique. Il vaut aux Etats-Unis de caracoler très loin devant les autres nations avancées puisque leur taux d’incarcération – 645 détenus pour 100 000 habitants en 1997, soit cinq fois le chiffre de 1973 – est de six à dix fois supérieur à ceux des pays de l’Union européenne (4). Même l’Afrique du Sud sous le régime d’apartheid emprisonnait moins que ne le font aujourd’hui les Etats-Unis.

5,4 millions d’Américains sous tutelle pénale

En Californie, leader national il y a peu en matière d’éducation et de santé publique, reconverti depuis dans le tout pénal, le nombre des détenus consignés dans les seules prisons d’Etat est passé de 17 300 en 1975 à 48 300 en 1985, avant de franchir le cap des 130 000 dix ans plus tard. Si on leur adjoint les effectifs des maisons d’arrêt (celle du comté de Los Angeles contient à elle seule plus de 20 000 reclus), on atteint le total faramineux de 200 000 âmes, soit l’équivalent d’une grosse ville de province française.

Mais le « grand renfermement » de cette fin de siècle ne donne pas une juste mesure de l’extraordinaire expansion de l’empire pénal américain. D’une part, il ne tient pas compte des personnes placées en liberté surveillée (probation) et conditionnelle (parole). Or, du fait de l’impossibilité d’agrandir le parc carcéral suffisamment vite pour absorber l’afflux des condamnés, l’effectif des personnes tenues dans les antichambres et les coulisses de la prison a crû plus vite encore que celui des détenus qui croupissent entre ses murs. Ils ont presque quadruplé en seize ans pour frôler les 4 millions en 1995 : 3,1 millions en parole et 700 000 en probation. De sorte que, cette année-là, on comptait 5,4 millions d’Américains sous tutelle pénale, chiffre qui représente près de 5 % des hommes de plus de dix-huit ans et un homme noir sur cinq (on va vite voir pourquoi).

D’autre part, en sus des peines dites intermédiaires, telles que l’assignation à résidence ou à un centre disciplinaire (boot camp), la mise à l’épreuve intensive et la surveillance téléphonique ou électronique (à l’aide de bracelets et autres gadgets techniques), l’emprise du système pénal s’est considérablement élargie grâce à la prolifération des banques de données criminelles et au décuplement des moyens et des points de contrôle à distance que celles-là autorisent. Dans les années 70 et 80, sous l’impulsion de l’organisme fédéral chargé d’activer la lutte contre la criminalité, la Law Enforcement Administration Agency, les polices, tribunaux et administrations pénitentiaires des cinquante Etats ont établi des banques de données centralisées et informatisées, qui ont proliféré depuis.

Résultat de la synergie nouvelle entre les fonctions de « capture » et d’« observation » de l’appareil pénal (5), il existe plus de 50 millions de « fiches criminelles » (contre 35 millions il y a une décennie) portant sur environ 30 millions d’individus, soit presque le tiers de la population adulte masculine du pays ! Ont accès à ces banques de données non seulement les administrations publiques, comme le FBI ou l’INS (chargé de la police des étrangers) et les services sociaux, mais aussi les personnes et les organismes privés. Ces données sont couramment utilisées par les employeurs pour éliminer les repris de justice prétendant à un emploi. Et qu’importe si elles sont fréquemment incorrectes, périmées ou anodines, voire illégales. Leur circulation place non seulement les criminels et les simples suspects de délits, mais aussi leurs familles, leurs amis, leurs voisins et leurs quartiers, dans la ligne de mire de l’appareil policier et pénal (6).

Moyen et conséquence de cette boulimie carcérale : le gonflement spectaculaire du secteur pénal au sein des administrations fédérale et locales. Cette troisième tendance est d’autant plus remarquable qu’elle s’affirme dans une période de vaches maigres pour le secteur public. Entre 1979 et 1990, les dépenses des Etats en matière carcérale se sont accrues de 325 % au titre du fonctionnement et de 612 % au chapitre de la construction – soit trois fois plus vite que les dépenses militaires au niveau national, qui pourtant ont joui de faveurs exceptionnelles sous les présidences de MM. Ronald Reagan et George Bush. Dès 1992, quatre Etats consacraient plus de 1 milliard de dollars à l’emprisonnement : la Californie (3,2 milliards), l’Etat de New York (2,1), le Texas (1,3) et la Floride (1,1). Au total, en 1993, les Etats-Unis ont dépensé moitié plus pour leurs prisons que pour leur administration judiciaire (32 milliards de dollars contre 21), alors que les budgets de ces deux administrations étaient identiques dix ans auparavant (autour de 7 milliards chacune).

Et cette politique d’expansion du secteur pénal n’est pas l’apanage des républicains. Durant les cinq dernières années, alors que le président William Clinton proclamait sa fierté d’avoir mis fin à l’ère du « big government » et que, sous la houlette de son successeur espéré, M. Albert Gore, la commission de réforme de l’Etat fédéral s’employait à élaguer programmes et emplois publics, 213 nouvelles prisons étaient construites – un chiffre excluant les établissements privés qui ont proliféré avec l’ouverture d’un lucratif marché de l’emprisonnement privé (lire encadré). Dans le même temps, le nombre d’employés dans les seuls pénitenciers fédéraux et d’Etat passait de 264 000 à 347 000. De fait, selon le Bureau du recensement, la formation et l’embauche de gardiens de prison est, de toutes les activités du gouvernement, celle qui a crû le plus vite durant la décennie passée.

En période de pénurie fiscale, l’augmentation des budgets et celle des personnels consacrés à l’emprisonnement n’ont été possibles qu’en amputant les sommes vouées aux aides sociales, à la santé et à l’éducation. Les Etats-Unis ont de facto choisi de construire pour leurs pauvres des maisons d’arrêt et de peine plutôt que des dispensaires, des garderies et des écoles (7). Ainsi, depuis 1994, le budget annuel du California Department of Correction (service des centres de détention d’Etat où sont consignés les condamnés à des peines excédant un an) dépasse celui alloué aux campus de l’Université de Californie. Le budget proposé par le gouverneur Pete Wilson en 1995 entendait d’ailleurs supprimer un millier de postes dans l’enseignement supérieur afin de financer 3 000 emplois de gardiens. Préférence onéreuse pour les deniers publics puisque, en Californie, un « maton » gagne 30 % de plus qu’un maître de conférences, du fait de l’influence politique du syndicat pénitentiaire.

Si l’hyperinflation carcérale s’est accompagnée d’une extension « latérale » du système pénal et donc d’un décuplement de ses capacités d’encadrement et de neutralisation, il reste que ces capacités s’exercent prioritairement sur les familles et les quartiers déshérités, et particulièrement sur les enclaves noires des métropoles. En témoigne la quatrième tendance maîtresse de l’évolution carcérale aux Etats-Unis : un « noircissement » continu de la population détenue qui fait que, depuis 1989 et pour la première fois de l’histoire, les Afro-Américains sont majoritaires au sein des établissements de détention, bien qu’ils ne pèsent guère que 12 % de la population du pays.

Des pratiques policières discriminatoires

En 1995, les 22 millions d’adultes noirs fournissaient un contingent de 767 000 détenus, 999 000 condamnés placés en liberté surveillée et 325 000 autres en libération conditionnelle, un taux global de mise sous tutelle pénale de 9,4 %. Chez les Blancs une estimation haute donne un taux de 1,9 % pour 163 millions d’adultes (8). Pour la seule incarcération, l’écart entre les deux communautés est de 1 à 7,5 ; et il est allé en se creusant durant la décennie passée : 528 contre 3 544 pour 100 000 adultes en 1985, 919 contre 6 926 dix ans plus tard. En probabilité cumulée sur la durée d’une vie, un homme noir a presque une « chance » sur trois de purger au moins un an de prison, et un hispanophone une chance sur six, contre une chance sur ving-trois pour un Blanc.

Cette « disproportionnalité raciale », comme disent pudiquement les criminologues, est encore plus prononcée chez les jeunes, premières cibles de la politique de pénalisation de la pauvreté, puisque plus du tiers des Noirs de vingt à vingt-neuf ans sont soit incarcérés, soit sous l’autorité d’un juge d’application des peines, soit en attente de passer devant un tribunal. Dans les grandes villes, cette proportion dépasse largement la moitié, avec des pointes supérieures à 80 % au cœur du ghetto. Au point que, selon un vocable emprunté de triste mémoire à la guerre du Vietnam, on puisse décrire le fonctionnement du système judiciaire américain comme une « mission de localisation et de destruction » de la jeunesse noire (9).

En effet, l’écart béant entre Blancs et Noirs ne résulte qu’en partie de la propension différente des uns et des autres à commettre crimes et délits. Il trahit avant tout le caractère foncièrement discriminatoire des pratiques policières, judiciaires et pénales. A preuve : les Noirs représentent 13 % des consommateurs de drogue (à peu près leur poids démographique) mais un tiers des personnes arrêtées et les trois quarts des personnes emprisonnées pour infraction à la législation sur les stupéfiants. Or la politique de « guerre à la drogue » est, avec l’abandon de l’idéal de la réhabilitation et la multiplication des dispositifs ultra-répressifs (généralisation du régime des peines fixes et incompressibles, perpétuité automatique au troisième crime, sanctions accrues pour les infractions à l’ordre public), l’une des causes majeures de l’augmentation de la population carcérale (10).

En 1995, six nouveaux condamnés sur dix étaient mis sous les verrous pour détention ou commerce de drogue. L’emprisonnement est un domaine dans lequel les Noirs jouissent de fait d’une « promotion différentielle » qui ne manque pas d’ironie au moment où le pays tourne le dos aux programmes d’ affirmative action censés réduire les inégalités raciales les plus criantes dans l’accès à l’éducation et à l’emploi.

Mais, plus que le détail des chiffres, c’est la logique profonde de ce basculement du social vers le pénal qu’il faut retenir : loin de contredire le projet néolibéral de déréglementation et de dépérissement du secteur public, l’ascension de l’Etat pénal américain en constitue comme le négatif – au sens d’envers mais aussi de révélateur. Elle traduit en effet la mise en place d’une politique de criminalisation de la misère qui est le complément indispensable de l’imposition du salariat précaire et sous-payé ainsi que du redéploiement qui lui est concomitant des programmes sociaux dans un sens restrictif et punitif. Au moment de son institutionnalisation dans l’Amérique du milieu du XIXe siècle, « l’emprisonnement était avant toute chose une méthode visant au contrôle des populations déviantes et dépendantes » et les détenus principalement des pauvres et des immigrants européens récemment arrivés dans le Nouveau Monde (11).

De nos jours, l’appareil carcéral américain remplit un rôle analogue à l’égard des groupes rendus superflus ou incongrus par la double restructuration du rapport salarial et de la charité d’Etat : les fractions déclinantes de la classe ouvrière et les Noirs. Ce faisant, il assume une place centrale dans le système des instruments de gouvernement de la misère, à la croisée du marché de l’emploi déqualifié, des ghettos urbains et de services sociaux « réformés » en vue d’appuyer la discipline du salariat dit flexible.

A l’ombre plutôt que chômeurs

En premier lieu, le système pénal contribue directement à réguler les segments inférieurs du marché de l’emploi – et ce de manière infiniment plus coercitive que tous les prélèvements sociaux et les règlements administratifs. Son effet est ici de comprimer artificiellement le niveau du chômage en soustrayant de force des millions d’hommes à la population à la recherche d’un emploi – et, secondairement, en faisant gonfler l’emploi dans le secteur des biens et des services carcéraux. On estime ainsi que, durant la décennie 90, les prisons américaines ont enlevé deux points à l’indice du chômage américain. De fait, d’après les travaux de Bruce Western et Katherine Beckett, une fois pris en compte les différentiels de taux d’incarcération des deux continents, et contrairement à l’idée communément admise et activement propagée par les chantres du néolibéralisme, les Etats-Unis ont affiché un taux de chômage supérieur à celui de l’Union européenne pendant dix-huit des vingt années passées (12).

Bruce Western et Katherine Beckett montrent toutefois que l’hypertrophie carcérale est un mécanisme à double détente : si elle embellit à court terme la situation de l’emploi en amputant l’offre de travail, à plus long terme elle ne peut que l’aggraver en rendant peu ou prou inemployables des millions de personnes : « L’incarcération a réduit le taux de chômage américain, mais le maintien de ce taux à un niveau bas sera tributaire de l’expansion ininterrompue du système pénal. »

La surreprésentation massive et croissante des Noirs à tous les paliers de l’appareil pénal éclaire d’une lumière crue la seconde fonction qu’assume le système carcéral dans le nouveau gouvernement de la misère : suppléer au ghetto, comme instrument d’enfermement d’une population considérée comme déviante et dangereuse autant que superflue tant au niveau économique – les immigrés mexicains et asiatiques sont bien plus dociles – que politique – les Noirs pauvres ne votent guère et le centre de gravité électoral du pays s’est de toute façon déplacé vers les banlieues blanches. L’emprisonnement n’est à cet égard que la manifestation paroxystique de la logique d’exclusion dont le ghetto est le vecteur et le produit depuis son origine historique.

Les institutions carcérales sont désormais en prise directe avec les organismes et les programmes chargés d’« assister » les populations marginales. D’un côté, la logique punitive propre au champ pénal tend à contaminer puis à redéfinir les objectifs et les dispositifs de l’aide sociale. De l’autre, les prisons doivent nolens volens faire face, dans l’urgence et avec les moyens du bord, aux difficultés sociales et médicales que leur « clientèle » n’a pu résoudre ailleurs. Enfin, les contraintes budgétaires et la mode politique du moins d’Etat poussent à la marchandisation tant de l’assistance sociale que de l’emprisonnement. Nombre d’Etats comme le Texas et le Tennessee consignent d’ores et déjà une bonne part de leurs détenus dans des prisons privées et sous-traitent à des firmes spécialisées le suivi administratif des récipiendiaires d’aides sociales. Manière de rendre les pauvres et les criminels rentables, au niveau idéologique autant qu’économique. On assiste ainsi à la formation d’un complexe commercial carcéro-assistanciel visant à surveiller et à punir les populations insoumises au nouvel ordre économique (13) selon une division du travail sexuée : sa composante carcérale s’occupe prioritairement des hommes tandis que sa composante assistancielle exerce sa tutelle sur les femmes et les enfants. Et la même population circule en circuit quasi fermé d’un pôle de ce réseau à l’autre.

L’expérience américaine montre qu’on ne saurait, pas plus aujourd’hui qu’à la fin du siècle dernier, séparer politique sociale et politique pénale, ou, pour aller vite, marché du travail, travail social (si on peut encore l’appeler ainsi) et prison, sans s’interdire de comprendre et l’une et l’autre (14). Car, partout où elle parvient à devenir réalité, l’utopie néolibérale apporte dans son sillage, pour les plus démunis mais aussi pour tous ceux qui sont appelés à tomber hors du secteur du salariat encore protégé, non pas un surcroît de liberté, mais sa réduction, voire sa suppression. Et elle le fait au terme d’une régression vers un paternalisme répressif d’un autre âge, celui du capitalisme sauvage, mais augmenté cette fois d’un Etat punitif omniscient et omnipotent.

Loïc Wacquant.

(1) Lire le dossier « Eternel retour du “miracle” américain », Le Monde diplomatique, janvier 1997, et Loïc Wacquant, « La généralisation de l’insécurité salariale en Amérique », Actes de la recherche en sciences sociales, décembre 1996.

(2) David Chalmers, And the Crooked Places Made Straight : The Struggle for Social Change in the 1960s, Temple University Press, Philadelphie, 1991, et James T.Patterson, Grand Expectations : The United States, 1945-1974, Oxford University Press, New York, 1996.

(3) Sur ces débats, lire Norval Morris, The Future of Imprisonment, The University of Chicago Press, Chicago, 1974.

(4) Sauf indication contraire, pour toutes ces statistiques, on s’appuie sur diverses publications du Bureau of Justice Statistics du ministère fédéral de la justice (notamment ses rapports périodiques sur Correctional Populations in the United States, Washington, Government Printing Office).

(5) Diana Gordon décrit fort bien cette synergie dans The Justice Juggernaut : Fighting Street Crime, Rutgers University Press, New Brunswick, 1991.

(6) L’Etat d’Illinois a mis sur la Toile d’Internet la signalétique et un abrégé du casier judiciaire de tous ses détenus, de sorte que n’importe qui peut tout savoir du passé délictueux ou criminel d’un prisonnier, en quelques clics de souris.

(7) Voir les données compilées par Steve Gold , Trends in State Spending, Center for the Study of the States, Rockefeller Institute of Government, Albany (New York), 1991.

(8) Cette estimation confond en effet Blancs « anglos » et personnes d’origine hispanophone, majorant par là mécaniquement le taux des Blancs d’origine européenne, et cela de plus en plus fortement dans le temps, puisque les latinos sont le groupe dont le taux d’incarcération a crû le plus vite dans la période récente.

(9) C’est le titre du maître ouvrage de Jerome Miller, Search and Destroy : African-American Males in the Criminal Justice System, Cambridge University Press, Cambridge, 1997.

(10) Pour une discussion de ces divers points, lire Loïc Wacquant, « Crime et Châtiment en Amérique de Nixon à Clinton », Archives de politique criminelle, Paris, n° 20, printemps 1998.

(11) David Rothman, The Discovery of the Asylum : Social Order and Disorder in the New Republic, Little, Brown, Boston, 1971, p. 239-240.

(12) Bruce Western et Katherine Beckett, « Le système pénal et le marché du travail en Amérique », Actes de la recherche en sciences sociales, septembre 1998 (sous presse).

(13) Loïc Wacquant, « Les pauvres en pâture : la nouvelle politique de la misère en Amérique », Hérodote, Paris, no 85, printemps 1997.

(14) Comme le montre David Garland dans Punishment and Welfare : a History of Penal Strategies (Gower, Aldershot, 1985), pour le cas paradigmatique de l’Angleterre victorienne.

 

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